L'Histoire qui Bégaie...!!!
Depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, Haïti s'enfonce davantage dans le chaos. Ce meurtre, encore non élucidé malgré les enquêtes internationales, a ouvert une béance institutionnelle que les acteurs politiques n'ont su combler. Le pays fonctionne sans président élu, sans Parlement depuis janvier 2023, et avec un exécutif de transition contesté dont la légitimité demeure fragile.
Cette situation n'est pourtant pas nouvelle. Haïti a connu d'innombrables transitions politiques avortées, des coups d'État, des présidents renversés ou contraints à l'exil. De François Duvalier à Jean-Claude Duvalier, de Jean-Bertrand Aristide à Michel Martelly, chaque régime a laissé derrière lui un héritage d'institutions affaiblies, de corruption systémique et de promesses non tenues. Les acteurs changent, mais le script demeure identique : accaparement du pouvoir, enrichissement illicite, népotisme et abandon total des intérêts du peuple.
L'Incompétence Chronique des Dirigeants
La classe politique haïtienne porte une responsabilité écrasante dans la perpétuation de cette crise. Nombreux sont ceux qui accèdent au pouvoir non pas pour servir la nation, mais pour servir leurs propres intérêts. L'incompétence administrative se double d'une absence criante de vision stratégique. Les politiciens haïtiens semblent incapables de transcender leurs rivalités personnelles et leurs calculs partisans pour s'unir autour d'un projet national cohérent.
Les gouvernements successifs ont échoué à fournir les services de base à la population : sécurité, santé, éducation, justice. L'État haïtien est pratiquement absent dans de vastes zones du territoire national, désormais contrôlées par des gangs lourdement armés. Ces groupes criminels imposent leur loi, kidnappent, violent, tuent en toute impunité. Port-au-Prince, la capitale, est devenue un champ de bataille où les civils sont pris en otage.
Face à cette violence, les autorités se montrent impuissantes ou complices. Des rapports accablants évoquent les liens troubles entre certains élus, hommes d'affaires et chefs de gangs. Le système judiciaire, gangrené par la corruption, ne parvient pas à traduire les criminels en justice. La police nationale, sous-équipée et sous-payée, peine à contenir l'insurrection armée qui ravage le pays.
L'Échec Collectif de la Classe Politique
Depuis des années, différentes initiatives de dialogue ont été lancées pour tenter de sortir Haïti de l'impasse. Des accords politiques ont été signés, des gouvernements de transition formés, des promesses d'élections lancées. Pourtant, rien ne change fondamentalement. Les acteurs politiques se divisent sur tout : la forme de la transition, la date des élections, la composition du gouvernement, la réforme constitutionnelle.
Le Conseil Présidentiel de Transition (CPT), mis en place en avril 2024 sous l'égide de la communauté internationale, devait incarner un nouveau départ. Composé de représentants de divers secteurs de la société haïtienne, il était censé restaurer un minimum de gouvernance et préparer le terrain pour des élections crédibles. Pourtant, ce conseil s'est rapidement enlisé dans des querelles intestines, des accusations de corruption et des luttes de pouvoir.
Les partis politiques traditionnels, discrédités aux yeux de la population, continuent de manœuvrer en coulisses, privilégiant leurs intérêts électoraux à court terme plutôt que l'intérêt national. Les nouvelles formations politiques peinent à émerger dans un système verrouillé par les barons de l'ancien régime. La société civile, fragmentée et affaiblie, n'arrive pas à imposer une alternative crédible.
Le Peuple Haïtien : Grande Victime de Cette Faillite
Pendant que les élites politiques se déchirent, le peuple haïtien souffre. Des millions d'Haïtiens vivent dans une pauvreté extrême, sans accès à l'eau potable, à l'électricité, aux soins de santé. Les enfants ne vont pas à l'école, les hôpitaux manquent de médicaments, les infrastructures s'effondrent. Le pays dépend massivement de l'aide humanitaire internationale, une situation humiliante pour la première république noire indépendante du monde.
La jeunesse haïtienne, désespérée et sans perspectives, fuit le pays par milliers, bravant les océans sur des embarcations de fortune pour tenter d'atteindre les États-Unis, le Canada ou d'autres destinations. Ceux qui restent vivent dans la peur quotidienne des gangs, des balles perdues, des kidnappings. Les femmes et les filles sont particulièrement vulnérables aux violences sexuelles utilisées comme arme de terreur par les bandes armées.
L'Intervention Internationale : Solution ou Problème?
Face à l'aggravation de la crise, la communauté internationale a multiplié les initiatives. Les Nations Unies, les États-Unis, le Canada, la France et la CARICOM ont tous tenté d'influencer le cours des événements en Haïti. Une mission multinationale d'appui à la sécurité, dirigée par le Kenya, a été déployée en 2024 pour aider la police haïtienne à combattre les gangs.
Cependant, l'intervention étrangère soulève des questions légitimes. Certains Haïtiens dénoncent une ingérence néocoloniale, rappelant que les occupations et interventions passées n'ont jamais résolu les problèmes structurels du pays. D'autres soulignent que sans une réforme profonde du système politique haïtien, aucune intervention externe ne pourra apporter une paix durable. La solution doit venir des Haïtiens eux-mêmes.
Pourtant, la classe politique haïtienne semble incapable de saisir cette responsabilité historique. Plutôt que de s'unir face à la catastrophe nationale, les différentes factions continuent de se combattre, chacune tentant de tirer profit de la crise pour accroître son pouvoir ou sa fortune personnelle.
Vers Quelle Issue?
Haïti se trouve à un carrefour tragique de son histoire. Sans un sursaut collectif de la classe politique, sans une prise de conscience des élites, sans un renouvellement radical du personnel dirigeant, le pays risque de sombrer définitivement dans un État failli, abandonné par ses propres enfants et laissé à la merci des prédateurs internes et externes.
La solution existe pourtant en théorie : un véritable dialogue national inclusif, une refonte complète du système politique, une lutte implacable contre la corruption, un désarmement des gangs, une réforme de la justice et de la police, des investissements massifs dans l'éducation et les infrastructures. Mais pour cela, il faudrait des leaders visionnaires, patriotes et désintéressés. Il faudrait une classe politique capable de placer l'intérêt du pays au-dessus de ses ambitions personnelles.
Malheureusement, l'histoire récente ne permet guère d'optimisme. Haïti continue de tourner en rond, prisonnière d'un cycle qu'elle semble incapable de briser. Le peuple haïtien, résilient et digne malgré toutes les épreuves, mérite mieux que cette faillite collective de ses dirigeants. Il mérite des leaders à la hauteur de son héritage glorieux, de son courage historique, de sa soif inextinguible de liberté et de justice.
L'horloge tourne. Combien de temps encore Haïti pourra-t-elle résister avant l'effondrement total? La réponse dépend de la capacité de sa classe politique à enfin assumer ses responsabilités. Sinon, l'histoire continuera tristement de se répéter, et les générations futures porteront le poids de cet échec monumental.
Crédit : BLONDINE TANIS
Journaliste politique, consultante juridique...

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