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lundi 16 mars 2026

Haïti/Culture : Roland St-Hubert, le mystique du pinceau haïtien

Dans le vaste panorama de l’art haïtien, certains noms résonnent comme des échos familiers : Philomé Obin, Tiga, Prospère Pierre-Louis… Mais parmi eux, Roland St-Hubert occupe une place singulière. Né en 1951 à Port-au-Prince, il s’est imposé comme l’un des héritiers spirituels du mouvement Saint Soleil, ce collectif artistique qui a bouleversé la peinture haïtienne en lui insufflant une dimension mystique et universelle. Sa vie privée discrète contraste avec une œuvre vibrante, colorée et profondément enracinée dans la spiritualité vaudou. Cet article propose de retracer son parcours, entre intimité, carrière publique et héritage artistique.


Vie privée : un chemin discret vers la création

Roland St-Hubert naît le 29 décembre 1951 dans une famille modeste de Port-au-Prince. Son enfance est marquée par une éducation classique au Lycée Pétion puis au Lycée Toussaint Louverture. Mais c’est dans le cercle familial qu’il découvre sa vocation : son oncle, Emmanuel Ducasse, peintre lui-même, l’initie aux secrets du dessin et de la couleur.  

St-Hubert n’est pas un homme de mondanités. Sa vie privée reste volontairement en retrait, presque effacée. Contrairement à certains artistes qui cultivent une image publique flamboyante, lui préfère l’ombre à la lumière. Cette discrétion nourrit une aura mystérieuse autour de son œuvre : l’homme se cache, mais ses toiles parlent avec éclat.  


Vie publique : l’artiste face au monde

Dans les années 1970, Roland St-Hubert s’engage pleinement dans la peinture. Ses premières œuvres témoignent déjà d’une sensibilité particulière : des couleurs vives, des formes dynamiques, une énergie qui semble jaillir de la toile. Rapidement, il se rapproche du mouvement Saint Soleil, fondé par Jean-Claude Garoute dit Tiga, Levoy Exil et Prospère Pierre-Louis.  

Le collectif Saint Soleil naît dans les montagnes de Soissons-la-Montagne, près de Port-au-Prince, et se caractérise par une peinture mystique, inspirée des traditions vaudou et des croyances populaires. St-Hubert y trouve une famille spirituelle et artistique. Ses toiles s’inscrivent dans cette esthétique, mais avec une touche personnelle : une sobriété méditative qui distingue son style des explosions de couleurs de ses contemporains.  

Son œuvre attire l’attention des collectionneurs et des galeries. En 2010, il participe à l’exposition Haiti Rising à l’Eastern Connecticut State University, aux États-Unis, aux côtés d’autres grands noms de l’art haïtien. Ses toiles circulent dans des collections privées en Amérique et en Europe, confirmant sa reconnaissance internationale.  


L’œuvre : entre mysticisme et modernité


Techniques

Roland St-Hubert travaille principalement l’acrylique sur toile. Ses formats varient, mais il privilégie les compositions verticales, qui accentuent la dimension spirituelle de ses sujets.  


Thèmes

- Figures mystiques et loas : Ses toiles représentent souvent des esprits du vaudou, incarnés dans des formes humaines stylisées.  

- Couleurs vives : Le rouge, le bleu, le vert et le jaune dominent, créant une atmosphère vibrante.  

- Symbolisme : Chaque élément semble chargé d’une signification spirituelle, invitant le spectateur à une lecture intérieure.  


Style

Son style est à la fois expressionniste et folk. Il emprunte au réalisme pour les formes, mais les transcende par une dimension symbolique. Ses œuvres ne décrivent pas le monde tel qu’il est, mais tel qu’il pourrait être dans une vision mystique.  


Comparaison avec ses contemporains

Le mouvement Saint Soleil a produit plusieurs figures majeures :  

- Tiga (Jean-Claude Garoute) : fondateur, moderniste, théoricien.  

- Levoy Exil : couleurs éclatantes, mysticisme flamboyant.  

- Prospère Pierre-Louis : spiritualité intense, symbolisme fort.  

Roland St-Hubert se distingue par une approche plus sobre, plus méditative. Là où Pierre-Louis explose en symboles et couleurs, St-Hubert invite au silence et à la contemplation.  


Réception critique et marché de l’art

Les critiques voient en lui un héritier fidèle du Saint Soleil, mais aussi un artiste capable de renouveler le mouvement. Ses œuvres sont régulièrement vendues aux enchères, recherchées par les collectionneurs d’art haïtien. Leur valeur ne cesse de croître, preuve de l’importance de son apport à la peinture haïtienne contemporaine.  


Héritage et postérité

Roland St-Hubert incarne la continuité de l’art haïtien moderne. Son œuvre relie les traditions spirituelles locales à une expression picturale universelle. Il est à la fois gardien d’une mémoire et créateur d’un langage nouveau.  


Son héritage est double :  

1. Artistique : une œuvre qui enrichit le patrimoine pictural haïtien.  

2. Spirituel : une vision qui rappelle que l’art peut être un chemin vers le mystère et la transcendance.  


En définitive, Roland St-Hubert n’est pas seulement un peintre : il est un véritable mystique du pinceau. Sa vie privée, empreinte de discrétion, contraste avec une œuvre éclatante qui continue de captiver collectionneurs et passionnés d’art. Issu du mouvement Saint Soleil, il a su forger une voix singulière, à la fois méditative et universelle.

Dans un monde où l’art est souvent réduit à une marchandise, St-Hubert rappelle que peindre peut être un acte spirituel, une quête intérieure. Son œuvre est une invitation à voir au-delà des formes, à entrer dans le mystère.  



Crédit : Andy Limontas 

vendredi 13 mars 2026

Eddy Antoine, une fleur éternelle au parterre du football haïtien

TRIBUNE DES REGRETS :

EDDY ANTOINE, "UNE FLEUR ÉTERNELLE" AU PARTERRE DU FOOTBALL HAÏTIEN


Par Raymond Jean-Louis

Une promenade sur les rives du passé nous conduit aujourd'hui au "domaine" de l'ex-international Eddy Antoine, valeureux artiste du ballon rond qui s'embarqua dans le "train du dernier voyage" en février 2026. Comme il fallait s'y attendre, la disparition de cet échantillon jaune et bleu touche profondément le coeur de l'Haïti sportive.

La vedette nationale Eddy Antoine a fait toutes ses classes au Racing Club Haïtien (de la 4è à la 1ère catégorie). Né à Port-au-Prince en 1950, il fit partie du groupe de jeunes footballeurs qui enflammèrent le stade Sylvio Cator lors du lancement des compétitions juvéniles en 1963, sous la direction du très regretté Emmanuel Coicou qui mérite une "médaille symbolique" pour services rendus au football haïtien.

Arsène Auguste (Pelao 2), Emmanuel Mathieu, les frères Gaspard, Raphaël Pierre, Naudy Jean-Gilles, les frères Bouzy, Charles Henry Amisial, Hérold "Roro" Dasque furent, entre autres, les premiers partenaires d'Eddy Antoine sur la scène de notre football. Les jeunes Lions jaune et bleu étaient à la parade lors de la cérémonie finale des championnats de jeunes de 1963, puisque le Racing était à l'affiche sur les deux tableaux. Un mémorable défilé de futures étoiles !

Défait (0-1) en 4è catégorie par "Le Soleil" de Serge Racine (Gogo Maçon), le Racing a remporté le trophée de la 3è catégorie en battant le Violette 2-0. Dans un stade plein à craquer en la circonstance, Ertlyn Domingue (Tioupite), frère de Leinz, et Philippe Vorbe furent les principaux artisans de la réussite du premier combat des fauves de notre football au niveau des jeunes.

Sur l'ensemble de sa carrière, Eddy Antoine était un joueur techniquement doué qui impressionna partenaires et adversaires dans toutes les catégories. Et il devint l'une des pièces maitresses du Vieux Lion après sa participation au spectaculaire championnat interscolaire remporté par le Lycée Toussaint Louverture qui alignait une pléiade de futures vedettes nationales.

Avec Eddy dans cette équipe dirigée par l'entraineur Roland Lacossage, se distinguèrent également Wilner Piquant, Aly Laguerre, Arsène Auguste, Wilner Nazaire, Roosevelt Jean (Roro) et Jean-Marie Jean-Baptiste. Par leurs éclatantes performances, ces jeunes cracks frappèrent à la porte de la sélection nationale en compagnie de Pierre Bayonne (Lycée Anténor Firmin), Emmanuel Sanon et Reynald Dévilmé (Lycée Pétion-Ville). Brillant de mille feux en Coupe Pradel, Ti Manno et Ti Pierre furent les deux premiers membres de cette riche génération à intégrer le Club Haïti, à l'occasion des éliminatoires de la Coupe du monde de 1970.

En ce qui concerne Eddy Antoine, Wilner Nazaire, Arsène Auguste et Wilner Piquant, ils décrochèrent leurs galons d'internationaux au régiment du football haïtien lors de la saison 70-71. À force de progresser, ils parvinrent à combler honorablement le vide laissé par le départ ou le retrait de certains guerriers qui échouèrent à la porte de Mexico 70. Ainsi, le tandem Auguste-Nazaire joua un grand rôle dans la bataille du Prémondial de 1973 où Haïti décrocha son billet pour le Mondial de 1974.

De son côté, après le Prémondial, examen final de la zone CONCACAF en Haïti (29 novembre-18 décembre 1973), Eddy Antoine était tellement performant lors séances d'entrainement dans le cadre de la préparation de la sélection nationale pour le plus grand concert du football planétaire, qu'il parvint à s'installer solidement au milieu de terrain jusqu'au siège des débats de la 10è compétitition mondiale en Allemagne fédérale.


Bravo Eddy ! Tu resteras l'une des "fleurs éternelles" au parterre du football haïtien. 




Crédit : Raymond Jean-Louis

Journaliste sportif sénior


New-York le 13 mars 2026

vendredi 6 mars 2026

« C’est un criminel » : Morgan Freeman étrille Donald Trump et compare les États-Unis à l’Allemagne nazie

 

« C’est un criminel » : Morgan Freeman étrille Donald Trump et compare les États-Unis à l’Allemagne nazie

L’acteur de 88 ans a déclaré en pleine émission télévisée que le président américain est « un criminel condamné » et que son élection mène le pays « droit dans le mur ».

À chaque vedette de Hollywood son commentaire anti-Trump. Comme Kristen Stewart, Joe Rogan, Rosie O’Donnell, Mark Ruffalo ou plus récemment Robert De Niro, Morgan Freeman a du mal à se satisfaire des politiques du président américain. L’acteur oscarisé en 2005 pour son interprétation d’Eddie Dupris dans Million Dollar Baby a déclaré jeudi 26 février sur le plateau de l’émission MS NOW que le dirigeant républicain était « un criminel condamné pour 34 délits » et qu’il menait les États-Unis « droit dans le mur » depuis son investiture en janvier 2025.

 Comment un criminel condamné, c’est bien le mot, peut-il être élu président ? » La star des Évadés et de la saga Insaisissables fait ici référence aux 34 chefs d’accusation pour lesquels Donald Trump a été reconnu coupable en 2024 suite à une affaire de falsification de documents impliquant une star du porno, il y a dix ans. Il a finalement été dispensé de peine par la cour pénale de Manhattan. « Ce jugement a été rendu avant qu’il n’entre dans le Bureau ovale, donc ça n’a tout simplement aucun sens pour moi qu’il arrive à la Maison Blanche », s’indigne Morgan Freeman.


Comparaison à « l’Allemagne de 1935 »

L’acteur américain ne mâche pas ses mots. Dans cette même interview, il confie que la situation actuelle des États-Unis lui « rappelle sans cesse l’Allemagne de 1935 ». Notamment en raison de la police de l’immigration, dit l’ICE, qui expulse des dizaines de milliers de migrants chaque mois du territoire américain. « Que se passait-il en Allemagne ?, poursuit Morgan Freeman. Les chemises brunes, ces gens qui défilaient, en particulier à Berlin, et rassemblaient les gens, les mettaient dans des wagons et les envoyaient ailleurs... c’est pareil ici avec cette administration qui veut construire de grands centres de détention. »

Tout cela inquiète le comédien de 88 ans, en pleine promotion de la série The Gray House, qu’il coproduit avec Kevin Costner. Morgan Freeman se dit effrayé de voir le monde dans lequel évolue la jeune génération. « Je ne sais pas quoi dire aux jeunes, si ce n’est qu’ils doivent être conscients de la direction que nous prenons, de notre situation actuelle et de l’avenir », a-t-il regretté sur le plateau de MS NOW. Avant de conclure : « S’ils ne sont pas d’accord, il existe un moyen sûr de changer notre pays : voter. »


Crédit : Charles Boutin

samedi 28 février 2026

Média: Carel Pèdre, parcours d’un pionnier des médias haïtiens, entre succès et controverses

Le vendredi 27 février 2026, la nouvelle de la libération de Carel Pèdre, animateur et producteur haïtien, a fait grand bruit dans les médias haïtiens et au sein de la diaspora. Arrêté en décembre 2025 aux États-Unis pour des accusations de violence conjugale, il avait été placé en détention au centre de rétention de Krome, en Floride, avant d’être libéré sous caution. Cet épisode judiciaire, largement médiatisé, vient s’ajouter à une carrière riche en succès, mais aussi en polémiques. Pour comprendre l’impact de cette figure médiatique, il est nécessaire de retracer son parcours, ses réalisations et son rôle dans le paysage culturel haïtien.  


Les débuts : une passion précoce pour la radio

Né le 8 juillet 1980 à Port-de-Paix, Carel Pèdre grandit dans une Haïti marquée par des bouleversements politiques et sociaux. Très tôt, il se passionne pour la radio, média populaire et accessible qui joue un rôle central dans la vie quotidienne des Haïtiens.  

Dès le milieu des années 1990, il fréquente Radio Mélodie FM dans sa ville natale, où il apprend les rudiments du métier. En 1997, il prend les commandes de l’émission Écho des Stars, succédant à Jean Gardy Philogène. Ce premier pas marque le début d’une carrière qui allait rapidement s’étendre à l’échelle nationale.  


Ascension à Port-au-Prince

En 2000, Carel Pèdre s’installe à Port-au-Prince pour poursuivre des études à l’École Supérieure d’Infotronique d’Haïti. Mais sa véritable vocation reste le micro. Il rejoint Radio Planèt Kreyòl, puis Radio One, où son style dynamique et accessible séduit un large public.  

Son ton chaleureux, sa capacité à interagir avec les auditeurs et son sens de l’innovation lui permettent de se démarquer rapidement. À une époque où la radio reste le média dominant en Haïti, Carel devient l’une des voix les plus reconnaissables du pays.  


Chokarella : une émission culte

En 2004, Carel Pèdre fonde Chokarella, une émission matinale qui deviendra l’une des plus populaires en Haïti. Diffusée quotidiennement, elle combine musique, débats, interviews et actualités. Le programme devient un rendez-vous incontournable pour des milliers d’auditeurs, en Haïti comme dans la diaspora.  

Chokarella ne se limite pas à une simple émission musicale : elle reflète les tendances culturelles, donne la parole aux jeunes artistes et aborde des sujets de société. Grâce à son format moderne et interactif, elle contribue à renouveler le paysage radiophonique haïtien.  


Reconnaissance internationale

Le 12 janvier 2010, Haïti est frappée par un séisme dévastateur. Dans ce contexte tragique, Carel Pèdre joue un rôle crucial. Grâce aux réseaux sociaux et à ses interventions radiophoniques, il parvient à informer le monde entier sur la situation en temps réel. Son travail est salué à l’international et lui vaut une reconnaissance particulière.  

Cette capacité à utiliser les nouvelles technologies pour relayer l’information lui permet de se positionner comme un pionnier du journalisme numérique en Haïti. Il reçoit plusieurs distinctions, dont un Shorty Award, récompensant son usage innovant de Twitter pour informer sur la catastrophe.  


Diversification : télévision et production

En 2007, Carel Pèdre devient animateur de Digicel Stars, un concours de talents télévisé qui met en lumière de jeunes artistes haïtiens. Ce rôle lui confère une visibilité supplémentaire et renforce son image de promoteur de la culture locale.  

Parallèlement, il s’investit dans la production audiovisuelle et multiplie les projets médiatiques. Son objectif : offrir une plateforme aux créateurs haïtiens et moderniser l’industrie culturelle du pays.  


Engagement social et philanthropie

Au-delà de ses activités médiatiques, Carel Pèdre s’illustre par son engagement social. Il participe à des campagnes de sensibilisation sur des thèmes variés : santé publique, éducation, environnement. Il s’implique également dans des initiatives philanthropiques visant à soutenir les jeunes et les communautés défavorisées.  

Son influence dépasse donc le cadre strict des médias : il devient une figure publique, un acteur engagé dans la société civile.  


Les controverses

Malgré ses succès, Carel Pèdre n’a pas échappé aux polémiques. Son arrestation en décembre 2025 aux États-Unis, pour des accusations de violence conjugale, a suscité un vif débat. Placé en détention administrative par les services d’immigration américains, il a finalement été libéré sous caution ce vendredi 27 février 2026.  

Cet épisode ternit son image et relance les discussions sur la responsabilité des personnalités publiques. Ses partisans soulignent son apport considérable aux médias haïtiens, tandis que ses détracteurs estiment que ces accusations jettent une ombre sur sa carrière.  


Héritage et influence

À 45 ans, Carel Pèdre reste une figure incontournable du paysage médiatique haïtien. Son parcours illustre l’évolution des médias dans le pays : de la radio traditionnelle aux plateformes numériques, en passant par la télévision.  


Son héritage se mesure à plusieurs niveaux :  

- Innovation médiatique : il a su intégrer les réseaux sociaux dans le journalisme haïtien.  

- Promotion culturelle : il a contribué à mettre en avant de nombreux artistes émergents.  

- Engagement citoyen : il a utilisé sa notoriété pour sensibiliser et mobiliser.  


En guise de conclusion, sachez que la libération de Carel Pèdre, dans la nuit de ce vendredi 27 février 2026, marque une nouvelle étape dans une carrière faite de succès, d’engagement et de controverses. Qu’on l’admire ou qu’on le critique, il demeure une personnalité centrale des médias haïtiens, dont l’influence s’étend bien au-delà des frontières du pays.  

Son parcours, jalonné de moments de gloire et d’épreuves, reflète les défis auxquels sont confrontés les journalistes et animateurs dans un contexte haïtien complexe. Carel Pèdre restera sans doute dans l’histoire comme l’un des pionniers qui ont su moderniser et internationaliser la voix d’Haïti.  




Crédit :  Andy Limontas 

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jeudi 26 février 2026

Quand une société combat son propre savoir

QUAND UNE SOCIÉTÉ COMBAT SON PROPRE SAVOIR

Réflexion sur un mal silencieux qui freine Haïti

Il faut avoir le courage de le dire.

Haïti ne souffre pas uniquement d’instabilité politique, de crise économique ou d’insécurité chronique. Elle souffre aussi d’un mal plus subtil, plus profond, plus insidieux : la dévalorisation systématique du mérite.

Dans notre espace public, l’excellence dérange.

La compétence inquiète.

La clarté intellectuelle suscite la rivalité.

Au lieu d’ouvrir la voie à ceux qui savent, on cherche à les freiner. Au lieu de reconnaître le mérite, on le soupçonne. Au lieu d’intégrer l’intelligence au service du collectif, on la combat comme une menace personnelle.

Cette posture n’est pas anodine. Elle est destructrice.


Une société qui refuse de reconnaître le savoir s’auto-condamne à la stagnation.


Le poids de l’histoire

Nous devons également interroger notre héritage.

La société coloniale était structurée en castes rigides, en hiérarchies fermées, en luttes permanentes pour l’accès à un statut. Cette logique de compétition verticale ne pas laisser l’autre passer semble avoir survécu aux siècles.


On ne cherche plus à avancer ensemble.

On cherche à empêcher l’autre d’avancer.

Ce réflexe collectif, devenu presque naturel, nourrit la méfiance, la rivalité et la fragmentation.


Le triomphe du bruit sur la compétence

Un autre symptôme est visible : le bruit occupe l’espace, le savoir se retire.


Le plus bruyant devient audible.

Le plus compétent devient invisible.


Une anecdote légère déclenche des débats passionnés.

Une réflexion structurée sur la gouvernance suscite l’indifférence.

Le divertissement occupe trois fois plus d’espace que l’analyse.

L’ambiance remplace la vision.

Le spectacle supplante la structure.


Le proverbe le dit : le tonneau vide fait du bruit, le tonneau plein reste silencieux.

Mais lorsqu’une société applaudit le bruit et ignore la profondeur, elle s’installe dans la superficialité permanente.


Une incapacité à reconnaître le mérite


Le problème n’est pas l’ignorance.

Le problème est le refus de reconnaître celui qui sait.


Dans toute société, certains maîtrisent des domaines spécifiques. C’est normal. C’est nécessaire. C’est même vital pour le progrès collectif.


Mais lorsqu’on combat systématiquement ceux qui peuvent éclairer, lorsqu’on soupçonne toute compétence, lorsqu’on marginalise le savoir, on installe un climat de sabotage interne.


Comment construire un pays si le mérite est perçu comme une menace ?

Comment avancer si la compétence doit s’excuser d’exister ?


Le danger pour la nation


Haïti regorge de femmes et d’hommes compétents, formés, capables d’apporter des solutions. Pourtant, trop souvent, ce ne sont pas eux qui occupent l’espace décisionnel ou symbolique.


Le pays se retrouve alors dirigé par le volume, non par la vision. 

Par l’agitation, non par la méthode. 

Par l’émotion, non par la compétence.


Une nation qui marginalise son intelligence collective s’affaiblit.

Elle ne progresse pas.

Elle s’atrophie.


Le réveil nécessaire


Il est temps d’opérer un réveil culturel.


Reconnaître le mérite n’est pas une humiliation.

C’est un investissement dans l’avenir collectif.


Laisser passer celui qui sait, ce n’est pas se diminuer.

C’est permettre à la société de bénéficier d’une expertise.


Sans cette transformation des mentalités, aucune réforme institutionnelle, aucune élection, aucune alternance ne suffira.


Le développement exige la collaboration.

La collaboration exige la reconnaissance des compétences.

Et la reconnaissance exige maturité collective.


Tant que nous combattrons notre propre savoir, nous combattrons notre propre avenir.


26 février 2026


Nyrvah Florens Bruno

Analyste politique

Citoyenne engagée pour la refondation institutionnelle d’Haïti

mercredi 25 février 2026

Carnet de voyage : Haïti, entre blessures et lumière

Paris, France – Jeudi 26 février 2026  

Le poids d’un retour

Revenir en Haïti n’est jamais un simple voyage. Pour moi, c’est un retour aux racines, une plongée dans une mémoire intime, une confrontation avec des réalités qui me façonnent autant qu’elles me bouleversent. Cette fois-ci, le cœur lourd mais rempli d’émotions, j’ai traversé mers et frontières pour retrouver mon pays d’origine. Et ce que j’y ai vu, ressenti, partagé dépasse de loin l’expérience d’un déplacement ordinaire.  


Le voyage avant le voyage

Avant même de poser le pied sur le sol haïtien, le périple s’est révélé une épreuve. Les billets d’avion hors de prix, les changements de dernière minute, les inquiétudes liées à la sécurité, les dépenses imprévues… Voyager vers Haïti aujourd’hui exige une patience rare, une capacité d’adaptation constante et, disons-le, une dose de courage.  

Chaque étape du trajet semblait me rappeler que ce retour ne serait pas simple. Les escales interminables, les contrôles renforcés, les conversations avec des voyageurs inquiets… Tout annonçait une arrivée chargée de tension. Mais le véritable choc m’attendait à l’arrivée.  


Haïti figée dans ses blessures

En retrouvant les rues, les visages, les paysages de mon enfance, j’ai constaté à quel point la situation s’était aggravée au fil des années. L’insécurité omniprésente, l’accès limité aux soins, l’électricité rare, l’eau potable devenue un luxe, l’incertitude permanente… Tout cela compose désormais le quotidien de trop nombreuses familles.  

Grandir avec un pays dans son cœur et le revoir ainsi, fragilisé, figé dans ses difficultés, est une douleur difficile à mettre en mots. Pourtant, au milieu de ce tableau sombre, une force incroyable continue de se manifester : celle du peuple haïtien.  


La chaleur humaine comme rempart

J’ai retrouvé cette chaleur humaine unique, ces sourires sincères, cette solidarité spontanée. J’ai vu des enfants rire malgré les privations, des familles partager le peu qu’elles possèdent, des voisins s’entraider sans calcul. Cette résilience, cette dignité, cette capacité à espérer envers et contre tout m’ont bouleversée.  

Un soir, à Mathieu (section communale de Léogâne), j’ai été invitée à partager un repas improvisé : du riz, quelques haricots, un peu de sauce. Rien de luxueux, mais tout était offert avec une générosité désarmante. Les rires autour de la table, les histoires racontées à la lumière vacillante d’une bougie m’ont rappelé que la richesse d’Haïti ne se mesure pas en infrastructures, mais en humanité.  


Les paysages : beauté et contraste

Haïti, ce sont aussi des paysages à couper le souffle. Les montagnes verdoyantes de Kenscoff, les plages turquoise de Jacmel, les plaines fertiles de l’Artibonite… La nature semble vouloir compenser les blessures humaines par une beauté brute et indomptable.  

Mais ce contraste est cruel : derrière chaque panorama idyllique se cache une réalité difficile. Les routes défoncées, les villages isolés, les champs abandonnés faute de moyens. La beauté d’Haïti est réelle, mais elle cohabite avec une fragilité constante.  


Le contraste des privilèges

Ce voyage m’a rappelé à quel point certaines réalités que nous considérons comme normales ailleurs — l’eau courante, l’électricité, la sécurité, la stabilité — sont en réalité des privilèges. En Haïti, ces éléments de base deviennent des trésors rares.  

Cette prise de conscience m’a appris la gratitude, l’humilité, et surtout l’importance de ne pas détourner le regard. Car ignorer, c’est abandonner. Et Haïti ne mérite pas l’abandon.  


Rencontres marquantes

Au détour d’une rue, j’ai croisé une jeune fille vendant des mangues. Elle avait à peine dix ans, mais son regard portait déjà la maturité des responsabilités précoces. Elle m’a parlé de son rêve : devenir médecin, « pour soigner les gens du quartier ». Sa voix tremblait, mais son ambition était solide.  

Dans un autre quartier, j’ai rencontré un instituteur qui continue d’enseigner malgré l’absence de salaire régulier. « Si je m’arrête, qui leur donnera l’espoir ? » m’a-t-il confié. Ses élèves, assis sur des bancs branlants, récitaient avec enthousiasme des poèmes créoles. La culture, la langue, la transmission : autant de résistances face au chaos.  

J’ai aussi discuté avec un chauffeur de tap-tap, ces minibus colorés qui sillonnent les routes chaotiques. Entre deux coups de klaxon, il m’a raconté sa vie : des journées interminables, des revenus incertains, mais une fierté immense de « faire avancer le pays, même un peu ». Ses mots résonnaient comme une métaphore : malgré les secousses, Haïti continue d’avancer.  

Et puis il y a eu cette commerçante de marché, vendant des épices et des fruits sous un soleil écrasant. Elle m’a offert un morceau de goyave en souriant : « Ici, on partage toujours. » Ce geste simple, dans un quotidien difficile, m’a bouleversée.  


La culture comme résistance

Haïti, ce n’est pas seulement la douleur et la survie. C’est aussi une culture vibrante, une musique qui résonne dans les rues, une cuisine qui raconte l’histoire d’un peuple. Le son des tambours, les voix qui s’élèvent dans les églises, les fresques colorées sur les murs décrépits… Tout cela témoigne d’une vitalité qui refuse de disparaître.  

J’ai goûté au griot, ce porc frit accompagné de bananes plantains, et au joumou, cette soupe traditionnelle symbole de liberté. Chaque saveur portait une mémoire, une identité, une résistance.  


Un appel à l’action

Je ne partage pas ces mots pour susciter la pitié. Je les écris pour éveiller les consciences. Haïti n’est pas seulement une actualité lointaine ou une crise récurrente. C’est un pays magnifique, riche de son histoire et de son peuple, mais profondément fragilisé.  

Aujourd’hui, je souhaite aussi passer à l’action. La fermeture de l’aéroport international Toussaint Louverture de Port-au-Prince isole encore davantage la population, complique les déplacements, empêche les familles de se retrouver et freine l’arrivée de l’aide. C’est pourquoi j’appelle à une mobilisation : une pétition pour demander la réouverture de l’aéroport.  

Chaque signature compte. Chaque voix peut faire la différence. Redonner un souffle à Haïti, c’est offrir une chance à son peuple de respirer, de se reconnecter au monde, de retrouver un minimum de stabilité.  


Haïti, miroir de soi

En quittant le pays, je me suis sentie changée. Plus consciente, plus reconnaissante, profondément touchée par celles et ceux que j’ai rencontrés. Haïti ne m’a pas seulement accueillie : Haïti fait partie de moi.  

Ce carnet de voyage est un hommage. Un hommage à un peuple courageux, digne, lumineux malgré l’ombre. Un hommage à une terre qui souffre mais qui continue de vibrer.  


Pensées pour mon peuple


Je signe ces mots avec sincérité et respect. Haïti est une blessure ouverte, mais aussi une source infinie de beauté et de force.  

Pensées sincères pour mon peuple. Votre courage force le respect et mérite d’être vu et entendu.  



Crédit : Marie Saint-Hilaire  



mardi 24 février 2026

Haïti/Crise: 𝐏𝐚𝐜𝐭𝐞 𝐞𝐧 𝐩𝐚𝐜𝐭𝐞, 𝐇𝐚ï𝐭𝐢, 𝐩𝐢𝐳𝐳𝐚-𝐫é𝐩𝐮𝐛𝐥𝐢𝐪𝐮𝐞.

Haïti s’est réveillée ce lundi 23 février 2026 sous un soleil rond comme une pizza, qu’on essaie de manger en triangle dans une boîte carrée. Plus de 300 bouches, beaucoup de salive, peu de tranches. Mais quand même, à vous Madame, à vous Monsieur : bon appétit. J’en ris pour ne pas pleurer.

L’image ici n’est pas qu’une figure de style. Elle décrit une réalité politique. Beaucoup d’acteurs, peu d’espace réel de pouvoir, et une compétition silencieuse pour des parts des ressources de l’État. Sous le vocabulaire de la stabilité s’organise une redistribution du maigre trésor public. Voilà la realpolitik haïtienne d’aujourd’hui.

À environ 5 mois des élections annoncées, les principaux acteurs politiques et des représentants de la société civile se retrouvent autour d’une table pour savourer le repas sous le label « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections ». La transition, censée conduire vers les urnes, prend la forme d’un partage concerté des leviers du pouvoir exécutif.

Le problème ne tient pas à l’idée d’un accord. Dans une société fragmentée, la concertation peut constituer un outil nécessaire. Le problème réside dans le calendrier et dans la nature du dispositif. À 5 mois d’un scrutin annoncé, l’exigence prioritaire devrait être la restauration stricte de l’ordre constitutionnel : administration électorale neutre, sécurité minimale garantie, égalité des compétiteurs, calendrier intangible.

Or ce qui s’installe dépasse la simple préparation des urnes. Le Pacte élargit le périmètre de la transition. Il encadre la gouvernance, formalise des espaces de coordination, multiplie les mécanismes de suivi et inscrit la période intérimaire dans une architecture plus dense que ne l’exigerait une mission exclusivement électorale. Le centre de gravité se déplace. L’élection cesse d’être l’unique horizon. La gestion du présent devient un chantier structurant.

Une transition tire sa légitimité de sa brièveté et de sa clarté. Elle doit être un passage, non un système. Lorsqu’elle se dote de dispositifs supplémentaires, qu’elle agrège des engagements sectoriels et qu’elle élargit ses missions, elle acquiert une consistance institutionnelle qui tend à prolonger sa propre nécessité. Plus elle se structure, plus elle consolide son rôle.

C’est là que la gouvernance se fissure. La stabilisation invoquée peut, dans les faits, étirer le temps exceptionnel. Chaque objectif additionnel, chaque chantier institutionnel, chaque coordination formalisée ajoute une condition implicite au retour à la normalité constitutionnelle. L’exception se pare du vocabulaire de la responsabilité.

Dans un contexte où l’exception dure depuis des années, la question centrale ne concerne pas la multiplication des cadres de concertation. Elle concerne la réduction du temps transitoire. Une transition crédible se mesure à sa capacité à s’effacer devant le suffrage universel, non à sa faculté d’installer des mécanismes qui la rendent indispensable.

À 5 mois des élections, l’enjeu n’est pas de redistribuer les parts sous un label consensuel. L’enjeu est de restituer le pouvoir au peuple, dans un cadre strictement constitutionnel. 



Crédit : Jean Venel Casséus   

24 février 2026


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