Par Daniel Gérard Rouzier
Woy ! Les voilà…
Beaucoup de nos compatriotes ont longtemps cru qu’Haïti était une île refermée sur elle-même. C’est une illusion. Haïti ne l’a jamais été. Une île n’est jamais coupée du monde : elle en reçoit les vents, les navires, les idées, les marchandises, les hommes, les rêves et les menaces.Depuis deux siècles, des hommes et des femmes venus d’ailleurs y débarquent, y commercent, s’y installent, épousent des Haïtiennes ou des Haïtiens, fondent des entreprises, accumulent des fortunes, perdent parfois tout, recommencent, puis finissent par devenir une partie de ce pays qu’ils n’avaient souvent choisi, au départ, que comme une escale.
Les Allemands sont venus au XIXᵉ siècle et ont occupé une place considérable dans le commerce extérieur. Des Afro-Américains libres sont arrivés dès 1824, cherchant dans la première République noire une liberté que leur refusait encore leur propre pays. Plus tard vinrent des Italiens, des Danois ou Dano-Antillais, des Syriens, des Libanais, des Palestiniens, des Juifs du Levant, puis des Juifs européens fuyant le nazisme.
Tous furent étrangers avant que certains de leurs noms ne deviennent si familiers qu’on oublia leur origine. Et aujourd’hui, peut-être, une nouvelle histoire commence. Elle est chinoise. Il suffit d’observer certains secteurs du commerce haïtien pour voir apparaître, depuis quelques années, des entrepreneurs chinois de plus en plus nombreux. Ils arrivent dans un pays que beaucoup d’autres étrangers quittent. Ils prennent des risques que peu acceptent encore de prendre. Ils ouvrent des commerces, importent directement, s’approvisionnent auprès de fabricants auxquels ils ont un accès privilégié et proposent souvent des produits à des prix que leurs concurrents haïtiens ont beaucoup de mal à égaler.
Le phénomène mérite qu’on s’y intéresse. Sans peur. Sans naïveté. Et surtout sans xénophobie. Car l’Histoire nous apprend qu’il faut toujours observer attentivement ceux qui arrivent lorsque les autres partent.
Une nouvelle migration économique ?
La question n’est évidemment pas de savoir si les Chinois ont le droit de commercer en Haïti. Ils l’ont, dès lors qu’ils respectent les lois de la République. Et la concurrence est une bonne chose. Elle oblige les entreprises installées à devenir meilleures, moins coûteuses, plus innovantes. Elle réduit les rentes. Elle donne aux consommateurs davantage de choix. Dans un pays où le pouvoir d’achat est extrêmement faible, vendre moins cher n’est pas une faute. C’est souvent un service rendu à la population.
Il serait donc absurde de reprocher à un entrepreneur chinois d’être plus efficace qu’un entrepreneur haïtien. La vraie question est ailleurs : Sommes-nous encore en présence de commerçants isolés, ou assistons-nous au commencement d’un système économique nouveau ? Les chiffres commencent à rendre la question légitime. La Chine occupe désormais une place majeure parmi les origines des marchandises importées en Haïti. Ce n’est plus marginal.
Et l’État haïtien lui-même a dû renforcer les mécanismes de contrôle et de certification de conformité portant sur diverses catégories de produits provenant de Chine, de Hong Kong et de Macao : appareils électriques et électroniques, panneaux solaires, textiles, matériaux de construction, jouets, pièces automobiles et autres marchandises. Autrement dit, le phénomène devient suffisamment important pour que la qualité, les normes, la fiscalité, la concurrence et la protection du consommateur deviennent des questions de politique publique.
L’avantage chinois
Un commerçant chinois installé à Port-au-Prince, au Cap ou aux Cayes ne se bat pas nécessairement avec les mêmes armes qu’un commerçant haïtien. Il peut parler la langue de ses fournisseurs. Il connaît les circuits de production. Il sait dans quelle province faire fabriquer un produit, auprès de quelle usine, à quelle qualité, avec quel emballage et à quel prix. Il peut contourner plusieurs intermédiaires. Il peut parfois agréger ses achats à ceux de réseaux beaucoup plus vastes. Il appartient, par sa langue, ses relations et son expérience, à l’écosystème du pays devenu en quelques décennies l’une des principales usines du monde. C’est déjà un avantage considérable.
Il faut ensuite poser une question plus délicate.
Certains produits bénéficient-ils, directement ou indirectement, de mécanismes chinois ( crédits préférentiels, avantages fiscaux, soutien à l’exportation, économies d’échelle, infrastructures logistiques, conditions particulières de financement ) qui rendent la compétition structurellement asymétrique ? Peut-être. Mais il faut le démontrer avant de l’affirmer. L’erreur serait de transformer une interrogation économique légitime en théorie géopolitique sans preuves. L’erreur inverse serait de refuser de poser la question.
Et si l’Histoire recommençait ?
Imaginons maintenant que cette tendance se poursuive pendant vingt ans. Des commerçants chinois commencent par vendre des produits importés. Les plus efficaces achètent ensuite des terrains. Ils construisent des entrepôts. Puis des centres commerciaux. Puis des réseaux de distribution. Ils financent leurs propres importations. Ils deviennent grossistes. Puis industriels. Ils entrent dans l’immobilier, la logistique, l’énergie, les matériaux de construction, les transports, les télécommunications, peut-être demain les services financiers. Ils emploient des milliers de personnes. Leurs enfants grandissent ici. Ils parlent créole. Ils vont à l’école avec les nôtres. Certains épousent des Haïtiens. Et un jour, ils ne sont plus vraiment étrangers.
C’est ainsi que se constituent les diasporas économiques. Les grandes fortunes haïtiennes de demain ne porteront donc pas nécessairement les mêmes noms que celles d’aujourd’hui. Ce n’est ni scandaleux ni extraordinaire. C’est l’Histoire. Mais cette Histoire aura des conséquences. Car le pouvoir économique produit presque toujours du pouvoir social. Et le pouvoir social finit souvent par produire de l’influence politique.
Le paradoxe taïwanais
La question devient encore plus intéressante parce qu’Haïti entretient aujourd’hui des relations diplomatiques avec Taïwan et non avec la République populaire de Chine. Pékin ne dispose donc pas d’une ambassade traditionnelle à Port-au-Prince. Et pourtant les marchandises chinoises entrent. Les entrepreneurs chinois s’installent. Les réseaux commerciaux se structurent.
L’influence économique peut-elle précéder l’influence diplomatique?
Voilà une question qu’Haïti ferait bien de se poser. Dans dix ou vingt ans, une communauté d’affaires sino-haïtienne devenue importante pourrait-elle peser, directement ou indirectement, sur les choix diplomatiques du pays ? Peut-être. Peut-être pas. Mais la possibilité existe.
Pékin fabrique-t-il une nouvelle bourgeoisie haïtienne ? Ce serait aller beaucoup trop vite que de l’affirmer. Mais il serait tout aussi imprudent de refuser d’examiner l’hypothèse. La Chine a compris depuis longtemps une réalité que beaucoup de puissances occidentales ont parfois oubliée : la puissance ne passe pas seulement par les ambassades, les soldats, les traités et les gouvernements. Elle passe aussi par les marchandises. Par les ports. Par les téléphones. Par les panneaux solaires. Par les véhicules. Par les batteries. Par le ciment. Par les équipements électriques. Par les réseaux commerciaux. Et surtout par les hommes et les femmes qui les distribuent.
Celui qui fournit une société finit par connaître ses besoins. Celui qui finance ses entreprises comprend ses élites. Celui qui contrôle certaines chaînes d’approvisionnement devient difficile à contourner. Et celui qui devient indispensable acquiert du pouvoir.
Mais gardons-nous du fantasme. Peut-être n’existe-t-il aucun grand plan chinois pour Haïti. Peut-être assistons-nous simplement à quelque chose de beaucoup plus banal : des entrepreneurs intelligents et particulièrement adaptables voient un marché délaissé par d’autres, acceptent un niveau de risque élevé et comprennent qu’un pays pauvre reste néanmoins un marché de plusieurs millions de consommateurs.
L’Histoire est faite de stratégies. Elle est aussi faite d’opportunités saisies avant les autres. La vraie question concerne les Haïtiens. Le débat ne devrait donc pas être : Comment empêcher les Chinois de réussir ? Il devrait être plutôt : Pourquoi certaines entreprises haïtiennes auraient-elles tant de mal à réussir face à eux ? Ont-elles des coûts trop élevés ? Ont-elles vécu trop longtemps à l’abri de certaines rentes ? Importent-elles par des circuits trop longs ? Investissent-elles suffisamment dans la technologie ? Connaissent-elles leurs fournisseurs aussi bien que leurs nouveaux concurrents ? Mutualisent-elles leurs achats ? Ont-elles accès à des financements compétitifs ? Forment-elles suffisamment leurs employés ? Utilisent-elles suffisamment les données ? Ont-elles pris assez tôt le virage du commerce électronique ? Ont-elles parfois confondu protection du marché et compétitivité ?
La concurrence chinoise pourrait ainsi rendre à l’économie haïtienne un service brutal : l’obliger à se regarder dans un miroir. Mais un marché ouvert n’est pas un marché sans règles. Le libéralisme n’est pas l’absence d’État. C’est exactement le contraire. Une économie véritablement concurrentielle exige un État suffisamment fort pour imposer les mêmes règles à tous. Le commerçant chinois, haïtien, dominicain, américain, libanais, français ou autre doit payer les mêmes droits. Respecter les mêmes normes. Déclarer ses employés. Payer les mêmes impôts. Respecter les mêmes règles environnementales. Être soumis aux mêmes contrôles. Protéger de la même manière ses consommateurs. Et être sanctionné de la même manière s’il fraude. Sinon, la concurrence n’existe plus. Il ne reste alors que l’arbitrage entre différentes formes de privilèges.
Dix questions que nos dirigeants devraient poser
D’abord : qui importe quoi, à quel prix déclaré, et comment ces flux ont-ils évolué depuis dix ans ?
Ensuite : qui contrôle réellement les entreprises importatrices ?
Troisièmement : les écarts de prix constatés s’expliquent-ils seulement par l’efficacité industrielle et commerciale chinoise, ou relèvent-ils parfois de subventions, du dumping ou de pratiques douanières et fiscales illicites ?
Quatrièmement : les mêmes normes de qualité sont-elles véritablement appliquées aux marchandises chinoises, américaines, européennes, dominicaines et haïtiennes ?
Cinquièmement : quelle part de la valeur créée reste en Haïti ?
Sixièmement : combien d’emplois locaux ces entreprises créent-elles ?
Septièmement : combien de techniciens et de cadres haïtiens forment-elles ?
Huitièmement : quelle part de leurs bénéfices est réinvestie dans le pays ?
Neuvièmement : leur implantation pourrait-elle permettre demain à des entreprises haïtiennes non seulement d’importer de Chine, mais aussi d’y exporter ?
Enfin : Haïti veut-elle rester seulement un marché, ou devenir également un lieu de production ?
Cette dernière question est la plus importante. Car importer n’est pas se développer Un pays ne devient pas riche parce qu’il importe moins cher. Il devient riche lorsqu’il apprend à produire davantage de valeur. Si la nouvelle présence chinoise ne fait qu’accroître les importations, elle offrira certes aux consommateurs des produits meilleur marché, mais elle pourra aussi accroître la dépendance extérieure du pays.
Si, au contraire, Haïti utilise cette présence pour attirer des capitaux, obtenir des transferts technologiques, assembler localement, transformer des matières premières, développer des services logistiques et entrer dans certaines chaînes de valeur asiatiques, alors cette nouvelle immigration commerciale pourrait devenir une chance historique.
C’est là que l’État doit intervenir. Non pour choisir les gagnants. Non pour protéger les anciens contre les nouveaux. Mais pour fixer les règles du jeu. Et pour dire aux nouveaux venus :
Bienvenue. Mais construisons ensemble. Venez. Investissez. Gagnez de l’argent. Devenez riches, si vous êtes capables de créer suffisamment de valeur. Mais embauchez ici. Formez ici. Payez vos impôts ici. Respectez nos normes. Traitez dignement vos employés. Respectez l’environnement. Et lorsque cela est économiquement raisonnable, produisez ici une partie de ce que vous vendez ici.
Une politique intelligente pourrait même offrir des avantages additionnels aux investisseurs ( chinois ou autres ) qui atteignent des objectifs mesurables de contenu local, de formation, de création d’emplois, d’investissement industriel ou d’exportation. Pas parce qu’ils sont étrangers. Parce qu’ils construisent en Haïti.
La règle devrait être la même pour tous.
Et le secteur privé haïtien ?
Il lui reste deux mauvaises réponses. Et une bonne. La première mauvaise réponse serait le déni. La deuxième serait le protectionnisme. Fermer artificiellement le marché pour empêcher les nouveaux concurrents de gagner rassurerait peut-être quelques entreprises pendant quelques années. Cela les condamnerait surtout à devenir encore moins compétitives. La bonne réponse est beaucoup plus exigeante : devenir meilleures qu’elles ne le sont aujourd’hui. Acheter mieux. Financer mieux. Gérer mieux. Former mieux. Numériser davantage. Chercher des partenaires internationaux. Réduire les coûts inutiles. Créer des marques. Exporter. Et surtout, surtout, comprendre que, dans une économie mondialisée, le concurrent d’une entreprise installée à Port-au-Prince ne se trouve plus nécessairement à Pétion-Ville ou à Santo Domingo. Il peut se trouver à Shenzhen. À Guangzhou. À Miami. À Istanbul. À Hô Chi Minh-Ville. Le monde n’est peut-être pas plat. Mais les distances économiques se sont effondrées.
Et pourquoi ne pas s’associer ?
Il existe enfin une possibilité plus ambitieuse. Pourquoi considérer les entrepreneurs chinois seulement comme des concurrents ? Pourquoi ne pas en faire aussi des partenaires ? Un entrepreneur chinois possède souvent ce qui manque à son partenaire haïtien : accès aux usines, connaissance des circuits industriels chinois, compréhension des coûts de production, maîtrise des réseaux logistiques asiatiques.
L’entrepreneur haïtien possède ce que le nouvel arrivant ne possède pas encore : connaissance du pays, de sa culture, de ses consommateurs, de ses risques, de sa réglementation et de ses réseaux. Ils peuvent se combattre. Ils peuvent aussi construire ensemble. Et cette deuxième voie serait infiniment plus intéressante pour Haïti.
Le vrai danger
Le danger n’est pas que des Chinois deviennent riches en Haïti. S’ils créent honnêtement de la richesse, paient leurs impôts, emploient et forment des Haïtiens, leur réussite devrait être bienvenue. Le danger serait que nous regardions une nouvelle structure économique se construire sous nos yeux sans jamais nous demander ce que nous voulons en faire. Les Allemands sont venus. Les Levantins sont venus. Les Italiens sont venus. Les Juifs sont venus. Les Américains sont venus.
Chacun, à sa manière, a laissé une trace, heureuse ou moins heureuse, dans l’économie et dans la société haïtiennes. Aujourd’hui arrivent peut-être les Chinois. Dans vingt ans, certains seront probablement devenus haïtiens. Leurs enfants parleront créole. Certains dirigeront de grandes entreprises. Quelques-uns compteront probablement parmi les hommes et les femmes les plus riches du pays. Et certains auront acquis une influence considérable.
Il n’y a, en soi, rien d’inquiétant à cela. Les véritables questions sont ailleurs.
Lorsqu’ils auront construit leur avenir en Haïti, aurons-nous eu l’intelligence de construire avec eux celui d’Haïti ? Le problème est-il vraiment la nationalité de l’investisseur, ou la chaîne de valeur à laquelle il appartient ? Et surtout : si des entrepreneurs étrangers sont disposés à investir leur argent en Haïti malgré l’insécurité, l’instabilité et l’incertitude, pourquoi une partie du capital haïtien cherche-t-elle, elle, à en sortir ? La réponse honnête à cette dernière question nous dira probablement beaucoup plus sur l’avenir économique d’Haïti que l’origine chinoise des nouveaux venus.
Crédit ✍️ : Daniel Gérard Rouzier, 2026












