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jeudi 8 janvier 2026

Ils nous ont quittés en 2025 : dix figures de la société, de l’enseignement et des arts

De g. à dr. et de haut en bas: Frankétienne, Michel-Philippe Lerebours, Didier Dominique, Anthony Phelps, Mgr Willy Romélus et Jean Salomon Horace
 

  L’année 2025 a été marquée par la disparition de plusieurs personnalités qui ont profondément influencé les domaines de la littérature, de l’enseignement supérieur, des arts et de la religion.

Depuis les années 1960, ces hommes et ces femmes ont contribué à structurer le paysage intellectuel, artistique et éducatif national par leurs œuvres, leur engagement pédagogique et leur présence active dans la transmission du savoir. Parmi eux figurent notamment le poète Anthony Phelps, l’écrivain, dramaturge et peintre Frankétienne, l’historien de l’art Michel-Philippe Lerebours, le linguiste Lyonel Sanon, ainsi que le sociologue et militant Didier Dominique. À cette liste s’ajoutent le diseur Pierre J. Brisson, l’illustrateur Chris Marvens, le sculpteur Jean Salomon Horace (Ti Pèlen), l’éducateur Serge Larose et l’évêque émérite Willy Romélus.

Pierre J. Brisson (1947-2025)

Né le 3 janvier 1947, Pierre J. Brisson s’est imposé comme une figure emblématique de la poésie sonore en Haïti. Sa voix, profondément timbrée, transformait les mots en émotions sensibles et durables. Grâce à ses albums « À Voix Basse 1 » et « À Voix Basse 2 », publiés respectivement en 2004 et 2006, il a popularisé de nombreux poèmes haïtiens, insufflant une présence vivante aux textes d’auteurs issus de différentes époques. Comédien, il a collaboré avec Syto Cavé lors de plusieurs représentations théâtrales. Au-delà de ses deux disques, il a prêté sa voix à plusieurs films documentaires haïtiens, consolidant ainsi son rôle de passeur entre l’écrit et l’interprétation sonore. Ces dernières années, affaibli par la maladie, il s’est progressivement éloigné de la scène culturelle et s’est retiré de toute activité liée à l’art oratoire. Pierre J. Brisson est décédé le 6 janvier 2025, quelques jours seulement après avoir célébré son 78e anniversaire.

Frankétienne (1936-2025)

Né le 12 avril 1936 à Ravine-Sèche, dans l’Artibonite, d’un viol commis sur une paysanne haïtienne de 13 ans par un riche industriel américain, Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent, dit Frankétienne, fut un enseignant et artiste multiforme — écrivain, poète, dramaturge, peintre, musicien et chanteur. Il a grandi à Bel-Air, à Port-au-Prince, en tant que fils aîné d’une fratrie de huit enfants, élevé par sa mère, marchande ambulante, qui a assumé seule la subsistance du foyer.

Diplômé de l’Institut des hautes études internationales, il a embrassé une carrière d’enseignant et fondé, dans les années 1960, le Collège Franck Étienne, où il a enseigné pratiquement toutes les disciplines. Aux débuts de l’ère duvaliériste, il a fréquenté le groupe Haïti Littéraire, fondé par René Philoctète, Anthony Phelps et leurs compagnons. Contrairement à nombre de ses pairs, il a refusé l’exil, choisissant de rester en Haïti et d’opposer à la dictature une résistance par l’écriture.

À la fin des années 1960, il a cofondé avec Jean-Claude Fignolé et René Philoctète le mouvement spiraliste, dont il est resté le dernier survivant. En 1968, il a délaissé la poésie pour publier son premier roman, « Mûr à crever ». En 1972, son œuvre majeure « Ultravocal » a introduit la spirale comme modèle d’expression littéraire, révolutionnant ainsi l’écriture haïtienne. En 1975, il a publié « Dézafi », premier roman en créole haïtien, acte de résistance majeur sous la dictature, dont l’adaptation française « Les Affres d’un défi » est parue en 1979.

Conscient des limites de l’écrit pour atteindre un large public, il s’est tourné vers le théâtre, écrivant près d’une dizaine de pièces en créole, dont « Troufoban » (1977), « Pèlin-Tèt » (1978), « Bobomasouri » (1984), « Kasélézo » (1985), « Totolomannwèl » (1986), « Kalibofobo » (1989) et « Foukifoura » (2000). « Pèlin-Tèt », jouée en pleine dictature, a connu un succès considérable et est devenue la pièce la plus diffusée à la radio. Cette production accessible contrastait avec la cinquantaine d’œuvres qu’il a écrites en français.

En 1993, il a publié « L’Oiseau Schizophone », un monument littéraire de 820 pages. Entre juin 1996 et septembre 1997, il a rédigé fiévreusement les huit tomes des « Métamorphoses de l’oiseau schizophone ». En 1999, son recueil « Rapjazz, Journal d’un Paria » a donné naissance, en 2013, au spectacle « Chaophonies de Port-au-Prince », créé avec le musicien écossais Mark Mulholland.

Créateur nocturne, il a publié plus de quarante ouvrages en français et en créole, traduits en anglais et en espagnol, et a remporté dix-neuf prix littéraires. Il a exposé ses œuvres plastiques dans trente-trois expositions. Lauréat du Prix Carbet de la Caraïbe en 2002 et du Prix Prince Claus en 2006, il a été nommé artiste de l’UNESCO pour la paix en 2010. Il a brièvement occupé le poste de ministre de la Culture en 1988. En 2013, le Musée Frankétienne a été fondé dans sa maison natale à Ravine-Sèche. Il s'est éteint le 20 février 2025 à Delmas, à l’âge de 88 ans.

Jean Salomon Horace (Ti Pèlen) (1959-2025)

Né le 25 août 1959 à Rivière Froide, Jean Salomon Horace, connu sous le nom de Ti Pèlen, s’est affirmé comme un maître sculpteur sur pierre. Issu d’une famille protestante modeste, il a manifesté très tôt un intérêt pour les traditions spirituelles en dehors des croyances familiales.

Dans les années 1970, il a débuté la sculpture aux côtés de Jean Camille Nasson, décédé en 2008. La sculpture sur pierre représentait une pratique culturelle majeure du patrimoine immatériel haïtien, témoignage de l’essor de Rivière Froide entre les années 1950 et 1980, période de prospérité touristique en Haïti.

Inspiré par la nature, les rituels vaudous et le quotidien, Ti Pèlen a créé des œuvres d’une beauté saisissante, aux formes organiques et aux symboles puissants. Ses pièces ont été exposées tant en Haïti qu’à l’étranger. Dans une interview de 2018, il a décrit un processus créatif presque passif, guidé par les rêves, les visions et les éléments naturels : « Parfois, même moi, je ne comprends pas comment je les ai faites. »

Artiste militant, il s’est efforcé de transmettre aux jeunes générations l’esprit de résilience à travers l’art. Déterminé à rester malgré la montée de l’insécurité, il a refusé de quitter sa maison. Il a été retrouvé mort chez lui le 9 mars 2025 à Rivière Froide.

Anthony Phelps (1928-2025)

Né le 25 août 1928 à Port-au-Prince, Anthony Phelps a entamé sa carrière littéraire après des études à l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague. Entre 1950 et 1953, il a séjourné aux États-Unis et au Canada, où il s’est initié à la chimie, à la céramique et à la photographie, tout en découvrant l’écriture radiophonique. De retour en Haïti, il s’est impliqué activement dans la vie culturelle.

En 1960, il a fondé le groupe Haïti Littéraire avec Villard Denis (Davertige), Serge Legagneur, Roland Morisseau, René Philoctète et Auguste Thénor, lançant la revue « Semences » et la troupe de comédiens « Prisme ». En 1961, il a cofondé Radio Cacique avec Jean Claude Carrié et Roger San Millan, animant une émission hebdomadaire de poésie et de théâtre. Victime de la répression duvaliériste, il a été emprisonné avant de s’exiler à Montréal en 1964.

Il a intégré Radio-Canada en 1966 et y a travaillé vingt ans, avant de se consacrer entièrement à l’écriture. Son long poème « Mon pays que voici », rédigé en 1963 et publié en France en 1968, est devenu un texte emblématique de la littérature caribéenne. Ses romans incluent « Moins l’infini » (1973), « La bélière caraïbe » (1980, Prix Casa de las Américas) et « Orchidée nègre » (1987, Prix Casa de las Américas). Lauréat du Grand Prix de Poésie de l’Académie française en 2017 et du Prix Carbet en 2016, il a également été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres en 2014. Anthony Phelps est décédé paisiblement dans la nuit du 10 au 11 mars 2025 à Montréal, à l’âge de 96 ans.

Frère Serge Larose (1942-2025)

Né le 5 décembre 1942 à Saint-Marc, Serge Larose est entré au noviciat des Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) le 1er août 1962 et a prononcé sa profession perpétuelle le 18 juillet 1968. Dès 1964, il a enseigné à l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague à Port-au-Prince. De 1970 à 1973, il a poursuivi ses études en France à Saint-Pierre-Quilbignon et Nantes, avant un second noviciat à Rome.

De retour en Haïti en 1974, il a occupé plusieurs postes de responsabilité : directeur du Juvénat FIC à Pétion-Ville en 1976, directeur-adjoint à Port-au-Prince en 1980, directeur en 1983, puis supérieur directeur en 1986. De 1992 à 1998, il a assumé la fonction de Provincial des FIC, et de 1998 à 2004, il a dirigé le Centre Mennaisien. De 2009 à 2010, il a été à la tête de l’École Saint-Joseph au Cap-Haïtien, puis économe et directeur de la Bibliothèque Haïtienne des Frères de l’Instruction Chrétienne à Saint-Louis, entre 2012 et 2015. Il a pris sa retraite en 2015. Frère Serge Larose nous a quittés le 17 mars 2025 à Pétion-Ville, après 62 années de vie religieuse.

Chris Marvens (1995-2025)

Né le 25 mars 1995, Chris Marvens s’est consacré au dessin dès l’âge de 14 ans. En 2013, il a fait ses débuts à Ticket Magazine avec le jeu des six erreurs. L’année suivante, il a remporté la catégorie illustration du concours « Développement durable et intégration des personnes handicapées ».

En 2016, il a participé à la convention annuelle de la Société internationale des artistes caricaturistes, devenant le premier dessinateur haïtien à y prendre part. Il a collaboré avec plusieurs médias haïtiens, dont Le NouvellisteHaïti ObservateurChallenge Magazine et les éditions Henri Deschamps, et s’est fait connaître pour ses caricatures live lors d’événements tels que Livres en Folie et Artisanat en fête.

À 14 ans, il a créé son personnage emblématique, Matthieu, qu’il a développé plus tard dans son magazine « Matthieu Mag » (2022), un projet éducatif et récréatif visant à promouvoir la bande dessinée en Haïti. Chris Marvens est décédé le 21 mars 2025 en République dominicaine, des suites de complications pulmonaires, à l’âge de 29 ans.

Didier Dominique (1952-2025)

Né le 26 janvier 1952 à Port-au-Prince, Didier Dominique a effectué ses études classiques au Petit séminaire Collège Saint Martial avant de partir étudier l’architecture à l’Université de Rio Piedras à Porto Rico. De retour en Haïti, il s’est engagé activement dans le militantisme syndical et la justice sociale.

Dans les années 1970, il a travaillé sous la direction d’Albert Mangonès sur l’Inventaire des monuments et sites touristiques d’Haïti, base de la création de l’ISPAN en 1979. Il a également participé à la restauration de la Citadelle Laferrière entre 1970 et 1990. Professeur de sociologie urbaine à l’UEH, il a lutté pour l’autonomie universitaire après 1986, a été chercheur à l’ISPAN et membre fondateur de l’Organisation des Caraïbes pour les monuments et sites.

Son engagement syndical s’est manifesté par la création de syndicats à l’Électricité d’Haïti et au Ministère des Travaux publics. En 2015, il a initié un mouvement pour que les Haïtiens nés en République dominicaine obtiennent des documents d’identité. Marié à l’anthropologue Rachel Beauvoir, il a coécrit avec elle « Savalou E » (1989), un ouvrage primé explorant le vaudou haïtien. Trois mois après la mort de son épouse en 2018, il est devenu hougan dans leur péristyle de Mariani. Didier Dominique a fait la grande traversée le 18 mai 2025 à Port-au-Prince, des suites d’un cancer du pancréas, à l’âge de 73 ans.

Mgr Willy Romélus (1931-2025)

Né le 17 janvier 1931 à Château, section communale d’Arniquet dans le département du Sud, Joseph Willy Romélus a effectué ses études aux Cayes avant d’être admis au séminaire de Mazenod à Camp-Perrin, puis au Grand séminaire de Port-au-Prince pour ses études théologiques. Ordonné prêtre en 1958 pour le diocèse des Cayes, il a d’abord été vicaire à l’Anse-à-Veau pendant cinq ans (1958-1963), tout en enseignant au Lycée Boisrond Tonnerre, puis en assurant les fonctions de censeur et directeur en 1961. De 1961 à 1962, il a administré la paroisse de l’Anse-à-Veau.

En 1963, il a été nommé vicaire à Dame-Marie, puis transféré à Saint-Louis du Sud (1964-1965). En 1965, il est devenu administrateur de la paroisse de Latibolière dans la Grand’Anse, poste qu’il a occupé durant douze ans. Le 26 avril 1977, il a été nommé évêque titulaire du diocèse de Jérémie, et sa consécration a eu lieu deux mois plus tard en la Cathédrale des Cayes.

Mgr Romélus s’est rapidement affirmé comme bâtisseur, jetant les bases du séminaire Notre-Dame du Perpétuel Secours et invitant plusieurs congrégations religieuses à renforcer l’action sociale du diocèse. Dans les années 1980, il s’est illustré comme défenseur des droits et de la démocratie, devenant la voix des sans-voix face aux régimes militaires et soutenant activement la Mission Alpha, une vaste campagne d’alphabétisation lancée par l’Église. Il a participé au référendum constitutionnel de 1987 et aux mouvements populaires contre le gouvernement militaire avec le célèbre slogan « Rache manyòk bay tè a blanch ».

Après le coup d’État de 1991, il a soutenu la résistance jusqu’au rétablissement de l’ordre constitutionnel en 1994. Il a poursuivi ses projets de construction, notamment l’église Notre-Dame de la Médaille Miraculeuse, inaugurée en partie mais jamais achevée faute de moyens. Mgr Romélus a démissionné en 2006 à l’âge limite pour exercer comme évêque, après 32 ans à la tête du diocèse. Il est retourné vivre à Arniquet et y est décédé le 12 août 2025, à l’âge de 94 ans.

Lyonel Sanon (1949-2025)

Né le 19 mars 1949 à Port-au-Prince, Lyonel Sanon a effectué ses études primaires à l’École des Frères du Sacré-Cœur (1955-1962) et secondaires au Lycée Anténor Firmin (1962-1969). Il a poursuivi sa formation à l’École Normale Supérieure de l’UEH (1972-1975), se spécialisant en langues modernes. En 1978, il a obtenu une licence ès lettres en espagnol à l’Université Paris-Sorbonne, puis a suivi un cursus en linguistique générale à la Faculté de Linguistique Appliquée en 1982. Récipiendaire d’une bourse Fulbright, il a étudié à l’Université d’Indiana et obtenu en 1987 un master en Linguistique appliquée/TESOL.

De 1984 à 1998, il a travaillé au ministère de l’Éducation comme inspecteur de l’enseignement secondaire, chef des programmes d’animation pédagogique et directeur de l’enseignement secondaire. À la Faculté de Linguistique Appliquée (FLA), il a enseigné l’analyse contrastive anglais-espagnol de 1989 jusqu’à sa disparition. Il a contribué à plusieurs ouvrages pédagogiques majeurs, dont « J’apprends l’espagnol en Haïti » (1982) et « Comunico en español » volumes 1 et 2 (1998). Il a coordonné le conseil de direction de la FLA entre 2010 et 2012, période cruciale de reconstruction post-séisme. Le 14 février 2025, il a été décoré par le Recteur Fritz Deshommes pour son dévouement à l’UEH. Lyonel Sanon est décédé le 24 septembre 2025.

Michel-Philippe Lerebours (1933-2025)

Né à Port-au-Prince le 29 novembre 1933, Michel-Philippe Lerebours a étudié à l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague, puis à l’École Normale Supérieure, dont il est sorti diplômé en 1955. Licencié en droit en 1958, il a obtenu une bourse pour la France en 1960 et a intégré l’Institut d’Art et d’Archéologie. Il a décroché une licence ès lettres à l’Université Paris-Sorbonne en 1962, avant de devenir docteur en histoire de l’art et archéologie à l’Université Paris I en 1980.

De 1962 à 1967, il a enseigné à Kinshasa, participant à la réforme des programmes. En 1967, il a été chargé de la participation artistique du Zaïre à l’Exposition Internationale de Montréal. Entre 1967 et 1969, il a enseigné au Canada et aux États-Unis. En 1981, il est retourné définitivement en Haïti, devenant professeur d’histoire de l’art à l’Institut français d’Haïti, puis à l’Université d’État d’Haïti en 1982. De 1983 à 1991, il a dirigé l’École Nationale des Arts. Son ouvrage « Haïti et ses Peintres, de 1804 à 1980 » (1989) demeure une référence en histoire de l’art haïtien. Sa pièce « Le Roi » a remporté le premier prix du concours Théâtre vivant de RFI en 1991. Il a été nommé Chevalier de l’Ordre National de la Culture et des Arts par la France en 1985. Michel-Philippe Lerebours est décédé le 25 octobre 2025 à New York, à l’âge de 91 ans.

 

 

Credit:   Claudel Victor (pajlistwa@gmail.com) 

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