1) Pouvez-vous vous présenter brièvement ?
Je m’appelle Jenny MEZILE, je suis chorégraphe, danseuse et metteuse en scène.
Je suis haïtienne de nationalité française.
Mon travail artistique mêle la danse contemporaine, le théâtre et des aspects de la danse traditionnelle afro-caribéenne, hérités de mon histoire et de ma culture haïtienne. Mon écriture est hybride, engagée et profondément liée à la mémoire et à l’humain.
2) Depuis quand vivez-vous à ABIDJAN et pour quelles raisons avez-vous quitte HAÏTI ?
J’ai grandi en partie à Paris, où j’ai vécu une partie de ma jeunesse. Il y a environ vingt ans, j’ai fait le choix de venir vivre en Côte d’Ivoire, entre Abidjan et Paris dans un premier temps. Aujourd’hui, je suis installée de manière définitive à Abidjan, où je vis et travaille.
J’ai quitté Haïti pour des raisons personnelles et contextuelles, liées à la situation politique du pays, notamment après le départ du président Jean-Bertrand Aristide. Le contexte était difficile et instable, et j’avais besoin de me reconstruire ailleurs. Ce départ n’était pas motivé par des raisons professionnelles, mais par une nécessité de vivre autre chose et de pouvoir m’engager et dénoncer à travers mon art.
3) Comment avez-vous commencé la danse ?
J’ai commencé la danse très tôt en Haïti. J’ai suivi des cours notamment avec Lavina WILLIAMS, puis j’ai été formée par un grand maître de danse, Ernst FLORVILLE, qui a été mon professeur et mon mentor. Il dirigeait la troupe L’ORAY, avec laquelle j’ai dansé, notamment à Jérémie, dans le sud d’Haïti, où je suis née.
Par la suite, à Port-au-Prince, j’ai continué à me former et à approfondir mon parcours. Peu à peu, j’ai développé une danse contemporaine nourrie de ma culture, des rites, de l’observation de la vie sociale, de l’histoire et de la condition du peuple noir.
Mon travail est devenu un espace de témoignage, de dénonciation et de réflexion, pour parler de réalités différentes de celles des sociétés occidentales, que je traduis par le corps.
4) Quels styles de danse pratiquez-vous principalement ?
Je pratique principalement la danse contemporaine, fortement mêlée au théâtre.
Il y a dans mon travail une grande part de théâtralité, de métaphores, parfois un côté loufoque, mais aussi une dimension très résistante et engagée. Mon écriture est hybride, traversée par la mémoire, l’histoire et les questions identitaires.
5) Quelles sont les prestations que vous proposez à Abidjan (spectacles, événements, cours, etc.) ?
À Abidjan, je propose des spectacles chorégraphiques, des performances, des ateliers et formations en danse, ainsi que des directions artistiques pour d’autres artistes. J’accompagne des projets de création, de mise en scène et de développement artistique.
Je travaille également comme scénographe, sur la conception des décors et des espaces scéniques.
Par ailleurs, je dirige une structure événementielle : j’organise des arbres de Noël pour enfants, des événements pour les écoles, les entreprises et les institutions, ainsi que de grands événements culturels et sociaux. Je dirige également une école de formation en danse et arts de la scène.
J’ai créé un centre culturel à Kanga Nianzé, un village chargé de mémoire où des esclaves ont pris leurs derniers bains avant d’être déportés vers l’Amérique pour un aller sans retour.
Au sein de ce centre culturel, il y a une bibliothèque, une scène dédiée à l’apprentissage et des espaces de transmission. J’y mène un travail de fond avec les jeunes, afin de leur offrir des perspectives et de prévenir la violence et la délinquance par l’art et la culture.
6) Comment s’est passée votre intégration à Abidjan, notamment dans le milieu de la danse ?
Mon intégration s’est faite avec le temps, par le travail, la rigueur et l’engagement. Abidjan est une ville artistiquement très dynamique. J’ai su créer des liens, des collaborations et des projets solides, tout en restant fidèle à mon identité et à ma vision.
Aujourd’hui, je suis pleinement inscrite dans le paysage artistique ivoirien, avec une démarche ancrée sur le territoire, notamment à travers des projets mêlant danse, mémoire, transmission et développement social.
7) Quelles différences culturelles avez-vous remarquées entre Haïti et la Côte d'Ivoire, notamment dans la danse ?
La différence est énorme, mais il y a aussi beaucoup de similitudes. C’est pour cela que, dès mon arrivée en Côte d’Ivoire, j’ai voulu chercher mes origines ici. Les Ivoiriens, culturellement et émotionnellement, sont très proches des Haïtiens : on est résilients, on ne s’apitoie pas trop, on aime faire la fête quelle que soit la situation, on pleure, on ressent, et c’est aussi un peuple qui semble passif mais qui est très engagé.
Cependant, la Côte d’Ivoire est un pays beaucoup plus vaste : plus de 300 000 km² contre 27 000 km² pour Haïti, avec plus de 60 ethnies et langues différentes, toutes coexistant dans la même nation. C’est une richesse incroyable, très différente de ce qu’on connaît en Haïti. En Angola, par exemple, j’ai appris que 51 % des Haïtiens viennent d’Angola, ce qui montre combien nos histoires sont liées.
Au niveau de la danse, chaque ethnie ivoirienne a plusieurs danses traditionnelles, souvent liées aux masques et aux rituels. En Haïti, beaucoup de ces pratiques ont été interdites par les colons, donc nous avons perdu certaines traditions comme les danses de masques. La Côte d’Ivoire est extrêmement riche en danse, avec des centaines de formes à découvrir, et j’y travaille encore.
8) Intégrez-vous des influences africaines dans vos chorégraphies ?
Bien sûr. Tout mon travail est africain, parce que je suis une femme noire et je me sens profondément africaine. Je suis haïtienne, mais mon histoire et mon corps me relient à l’Afrique. Mon travail puise donc dans les cultures africaines et dans ma mémoire afro-caribéenne, pour construire une danse contemporaine engagée et nourrie par nos racines.
9) Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez en tant qu’artiste expatriée ?
Franchement, j’ai beaucoup moins de difficultés ici qu’en France. En Europe, il fallait souvent justifier ma couleur, je n’avais pas accès à certaines scènes ou subventions parce que je suis noire. Ici, à Abidjan, si le travail est sérieux et professionnel, il est reconnu. Je ne me sens pas considérée comme étrangère, mais comme quelqu’un qui revient sur sa terre.
Bien sûr, certaines contraintes administratives existent, par exemple au niveau des droits réservés aux Ivoiriens, mais c’est normal et juste. Sur le plan artistique, je bénéficie de tout ce dont j’ai besoin pour créer et collaborer.
10) Quels sont vos projets futurs à Abidjan ou ailleurs ?
J’ai beaucoup de projets et de rêves. Je souhaite créer un lieu de mémoire dans mon village, à Kanga-Nianzé, continuer à travailler pour ce village et d’autres villages, et collaborer avec le ministère du tourisme pour restaurer les lieux de mémoire, installer des monuments et développer des circuits de visite.
Artistiquement, j’ai un nouveau spectacle autour de l’esclavage, du nom de "Kanga Nianzé" comme le nom du village qui m'a adopté ici et que le chef m'a donné un nom "Tchabehou" qui signifie "Qui aurait cru, qui aurait su’ je voudrais promouvoir et diffuser ce spectacle
À l’international, je travaille sur des projets à Berlin, en France, et dans plusieurs pays africains. Mon objectif est aussi de tisser des liens avec la communauté africaine, partager mon travail et apprendre d’eux.
11) Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Haïtiens ou Africains ?
Je souhaite leur transmettre l’éveil de conscience. Il faut être attentif à tout ce qui est géopolitique, car la politique nous impacte tous, même en tant qu’artistes. Les crises, les restrictions, les guerres, ou la pandémie affectent directement notre métier.
Je leur dis : engagez-vous, soyez conscients de vos actes, valorisez votre culture et vos traditions, ne cherchez pas à imiter les autres, mais recherchez vos racines et rétablissez les injustices historiques. Haïti a été marqué par l’esclavage et les blessures persistent, tout comme en Afrique.
Enfin, il faut apprendre à vivre dans l’amour et la paix, respecter toutes les races et nations, et chercher à protéger la liberté et la dignité de chacun.
Crédit: Peterson HERCULE
Côte d’Ivoire, Janvier 2026





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