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dimanche 25 janvier 2026

Haïti/Diasporama: Jenny Mézile, entre Haïti et Côte d’Ivoire, la voix d’un engagement artistique

 
Aux frontières de la danse et du théâtre

Depuis plus de vingt ans, Jenny Mézile trace un chemin singulier dans le paysage artistique international. Chorégraphe, danseuse et metteuse en scène d’origine haïtienne, elle s’est imposée comme une figure incontournable de la scène contemporaine, en construisant une œuvre qui mêle danse, théâtre et traditions afro-caribéennes. Installée aujourd’hui à Abidjan, en Côte d’Ivoire, elle poursuit une recherche exigeante autour de la mémoire, de l’héritage africain et de la condition humaine.  

Son parcours est marqué par des allers-retours entre Haïti, la France et l’Afrique, trois espaces qui nourrissent son imaginaire et ses créations. Dans ses spectacles, les corps racontent l’histoire des peuples, les cicatrices de l’exil, mais aussi la puissance de la liberté.  


Une enfance haïtienne, entre rites et résistances

Née à Port-au-Prince, Jenny Mezile grandit dans un environnement où la danse et la musique sont omniprésentes. Les rythmes du rara, les cérémonies vaudou, les fêtes populaires façonnent son rapport au corps et au mouvement. Très tôt, elle comprend que la danse n’est pas seulement un art, mais aussi une mémoire vivante, un langage qui relie les générations.  

« En Haïti, la danse est partout. Elle accompagne la douleur comme la joie. Elle est une manière de dire ce que les mots ne peuvent pas exprimer », confie-t-elle. Cette conviction ne la quittera jamais et deviendra le fil conducteur de son œuvre.  


L’exil en France : une confrontation avec la modernité

À l’adolescence, Jenny Mezile quitte Haïti pour la France. Elle y découvre la danse contemporaine, le théâtre expérimental, les grandes figures de la scène européenne. Ce choc culturel est fondateur : il l’oblige à repenser son identité artistique, à confronter les traditions haïtiennes aux langages modernes.  

Elle suit des formations auprès de chorégraphes reconnus, participe à des résidences, et commence à créer ses propres pièces. Mais l’exil n’est pas simple : « On porte toujours avec soi la nostalgie du pays, les images de l’enfance. En France, j’ai dû apprendre à transformer cette nostalgie en force créatrice. »  


L’Afrique comme retour aux sources

Après plusieurs années en Europe, Jenny Mezile choisit de s’installer en Côte d’Ivoire. Ce retour sur le continent africain est pour elle une étape décisive. À Abidjan, elle trouve un terreau fertile pour ses recherches artistiques. La ville, vibrante et cosmopolite, lui offre un espace où les traditions africaines dialoguent avec les formes contemporaines.  

« Être en Afrique, c’est retrouver une part de soi. C’est sentir que les gestes que je fais sur scène sont reliés à une histoire plus vaste, à une mémoire collective », explique-t-elle. Ses créations s’inspirent des danses ivoiriennes, des récits oraux, des rituels, qu’elle réinterprète dans une esthétique contemporaine.  



Mémoire et transmission : un engagement artistique

Au cœur de son travail, il y a la mémoire de l’esclavage et la question de la transmission culturelle. Jenny Mezile considère l’art comme un outil de résistance et de réconciliation. Ses spectacles interrogent les blessures de l’histoire, mais aussi la capacité des peuples à se reconstruire.  

Dans une pièce récente, elle met en scène des corps entravés qui finissent par se libérer, dans une chorégraphie où la douleur se transforme en énergie vitale. « Je veux que le public ressente la force de ceux qui ont survécu, la dignité de ceux qui ont transmis malgré l’oppression », dit-elle.  

Elle organise également des ateliers avec des jeunes danseurs en Côte d’Ivoire, pour leur transmettre non seulement des techniques, mais aussi une conscience historique. « La danse n’est pas qu’un divertissement. Elle est une mémoire. Et cette mémoire doit être partagée. »  



Haïti et Côte d’Ivoire : deux cultures en dialogue

Dans l’entretien accordé à Hercule Peterson, Jenny Mezile insiste sur les différences culturelles entre Haïti et la Côte d’Ivoire. Haïti, marquée par son histoire révolutionnaire et ses traditions créoles, porte une mémoire de résistance. La Côte d’Ivoire, avec sa diversité ethnique et ses dynamiques contemporaines, offre un autre rapport au corps et à la danse.  

« En Haïti, la danse est souvent liée au sacré, au rituel. En Côte d’Ivoire, elle est aussi une fête, une célébration de la vie. Ces deux dimensions se complètent et enrichissent mon travail », explique-t-elle.  



Une parole lucide et inspirante

Ce qui frappe chez Jenny Mezile, c’est la lucidité de son discours. Elle ne se contente pas de créer des spectacles : elle réfléchit à ce que signifie être artiste aujourd’hui, dans un monde traversé par les crises et les migrations.  

« L’art doit interroger. Il doit poser des questions sur notre rapport à l’histoire, à l’identité, à la liberté. Je ne crois pas à une danse purement esthétique. Je crois à une danse qui parle, qui dérange, qui libère. »  

Son engagement dépasse la scène. Elle participe à des projets de recherche, collabore avec des historiens et des anthropologues, et milite pour une meilleure reconnaissance des artistes afro-descendants.  



Une esthétique de la liberté

Sur scène, Jenny Mezile déploie une esthétique singulière. Ses chorégraphies mêlent gestes contemporains et mouvements traditionnels, dans une tension permanente entre contrainte et libération. Les corps de ses danseurs semblent traversés par des forces invisibles, oscillant entre douleur et extase.  

Le théâtre, qu’elle intègre à ses créations, lui permet d’ajouter une dimension narrative. Les mots, les chants, les silences dialoguent avec les mouvements, créant une œuvre hybride qui échappe aux classifications.  

« Je cherche une danse qui soit libre. Libre des codes, libre des frontières. Une danse qui puisse dire l’indicible », affirme-t-elle.  


Une génération de créateurs engagés

Jenny Mezile incarne une génération d’artistes qui utilisent l’art pour interroger l’histoire et ouvrir de nouvelles voies. Dans ses spectacles, la mémoire de l’esclavage, les migrations, les identités métissées deviennent des matériaux de création.  

Elle n’est pas seule dans ce combat : de nombreux chorégraphes africains et caribéens partagent cette volonté de faire de l’art un espace de réflexion et de résistance. Ensemble, ils construisent un réseau transnational qui relie les diasporas et les continents.  


Une voix entre mémoire et liberté

À travers son parcours, Jenny Mezile montre que l’art peut être un chemin vers la liberté. En reliant Haïti, la France et l’Afrique, elle tisse une œuvre qui parle à la fois de mémoire et d’avenir. Sa parole, lucide et inspirante, révèle une artiste en quête de sens, de racines et de liberté.  

Dans un monde où les identités sont souvent fragmentées, son travail rappelle que la danse peut être un langage universel, capable de relier les peuples et de guérir les blessures de l’histoire. Jenny Mezile n’est pas seulement une chorégraphe : elle est une passeuse de mémoire, une bâtisseuse de liberté.  

 Pour le MOUVMAN SOLIDAYITI et Radio Internationale d’Haïti, nous avons l’honneur de soumettre à votre appréciation une intervention-hommage exclusive, réalisée depuis la Côte d’Ivoire avec la grande artiste haïtienne Jenny Mezile.


Entretien exclusif :

 1) Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Je m’appelle Jenny MEZILE, je suis chorégraphe, danseuse et metteuse en scène.

Je suis haïtienne de nationalité française.

Mon travail artistique mêle la danse contemporaine, le théâtre et des aspects de la danse traditionnelle afro-caribéenne, hérités de mon histoire et de ma culture haïtienne. Mon écriture est hybride, engagée et profondément liée à la mémoire et à l’humain.

  

2) Depuis quand vivez-vous à ABIDJAN et pour quelles raisons avez-vous quitte HAÏTI ?

J’ai grandi en partie à Paris, où j’ai vécu une partie de ma jeunesse. Il y a environ vingt ans, j’ai fait le choix de venir vivre en Côte d’Ivoire, entre Abidjan et Paris dans un premier temps. Aujourd’hui, je suis installée de manière définitive à Abidjan, où je vis et travaille.

J’ai quitté Haïti pour des raisons personnelles et contextuelles, liées à la situation politique du pays, notamment après le départ du président Jean-Bertrand Aristide. Le contexte était difficile et instable, et j’avais besoin de me reconstruire ailleurs. Ce départ n’était pas motivé par des raisons professionnelles, mais par une nécessité de vivre autre chose et de pouvoir m’engager et dénoncer à travers mon art.

  

3) Comment avez-vous commencé la danse ?

J’ai commencé la danse très tôt en Haïti. J’ai suivi des cours notamment avec Lavina WILLIAMS, puis j’ai été formée par un grand maître de danse, Ernst FLORVILLE, qui a été mon professeur et mon mentor. Il dirigeait la troupe L’ORAY, avec laquelle j’ai dansé, notamment à Jérémie, dans le sud d’Haïti, où je suis née.

Par la suite, à Port-au-Prince, j’ai continué à me former et à approfondir mon parcours. Peu à peu, j’ai développé une danse contemporaine nourrie de ma culture, des rites, de l’observation de la vie sociale, de l’histoire et de la condition du peuple noir.

Mon travail est devenu un espace de témoignage, de dénonciation et de réflexion, pour parler de réalités différentes de celles des sociétés occidentales, que je traduis par le corps.

  

4) Quels styles de danse pratiquez-vous principalement ?

Je pratique principalement la danse contemporaine, fortement mêlée au théâtre.

Il y a dans mon travail une grande part de théâtralité, de métaphores, parfois un côté loufoque, mais aussi une dimension très résistante et engagée. Mon écriture est hybride, traversée par la mémoire, l’histoire et les questions identitaires.

  

5) Quelles sont les prestations que vous proposez à Abidjan (spectacles, événements, cours, etc.) ?

À Abidjan, je propose des spectacles chorégraphiques, des performances, des ateliers et formations en danse, ainsi que des directions artistiques pour d’autres artistes. J’accompagne des projets de création, de mise en scène et de développement artistique.

Je travaille également comme scénographe, sur la conception des décors et des espaces scéniques.

Par ailleurs, je dirige une structure événementielle : j’organise des arbres de Noël pour enfants, des événements pour les écoles, les entreprises et les institutions, ainsi que de grands événements culturels et sociaux. Je dirige également une école de formation en danse et arts de la scène.

J’ai créé un centre culturel à Kanga Nianzé, un village chargé de mémoire où des esclaves ont pris leurs derniers bains avant d’être déportés vers l’Amérique pour un aller sans retour.

Au sein de ce centre culturel, il y a une bibliothèque, une scène dédiée à l’apprentissage et des espaces de transmission. J’y mène un travail de fond avec les jeunes, afin de leur offrir des perspectives et de prévenir la violence et la délinquance par l’art et la culture.

 

6) Comment s’est passée votre intégration à Abidjan, notamment dans le milieu de la danse ?

Mon intégration s’est faite avec le temps, par le travail, la rigueur et l’engagement. Abidjan est une ville artistiquement très dynamique. J’ai su créer des liens, des collaborations et des projets solides, tout en restant fidèle à mon identité et à ma vision.

Aujourd’hui, je suis pleinement inscrite dans le paysage artistique ivoirien, avec une démarche ancrée sur le territoire, notamment à travers des projets mêlant danse, mémoire, transmission et développement social.

 

 7) Quelles différences culturelles avez-vous remarquées entre Haïti et la Côte d'Ivoire, notamment dans la danse ?

La différence est énorme, mais il y a aussi beaucoup de similitudes. C’est pour cela que, dès mon arrivée en Côte d’Ivoire, j’ai voulu chercher mes origines ici. Les Ivoiriens, culturellement et émotionnellement, sont très proches des Haïtiens : on est résilients, on ne s’apitoie pas trop, on aime faire la fête quelle que soit la situation, on pleure, on ressent, et c’est aussi un peuple qui semble passif mais qui est très engagé.

Cependant, la Côte d’Ivoire est un pays beaucoup plus vaste : plus de 300 000 km² contre 27 000 km² pour Haïti, avec plus de 60 ethnies et langues différentes, toutes coexistant dans la même nation. C’est une richesse incroyable, très différente de ce qu’on connaît en Haïti. En Angola, par exemple, j’ai appris que 51 % des Haïtiens viennent d’Angola, ce qui montre combien nos histoires sont liées.

Au niveau de la danse, chaque ethnie ivoirienne a plusieurs danses traditionnelles, souvent liées aux masques et aux rituels. En Haïti, beaucoup de ces pratiques ont été interdites par les colons, donc nous avons perdu certaines traditions comme les danses de masques. La Côte d’Ivoire est extrêmement riche en danse, avec des centaines de formes à découvrir, et j’y travaille encore.

 

 8) Intégrez-vous des influences africaines dans vos chorégraphies ?

Bien sûr. Tout mon travail est africain, parce que je suis une femme noire et je me sens profondément africaine. Je suis haïtienne, mais mon histoire et mon corps me relient à l’Afrique. Mon travail puise donc dans les cultures africaines et dans ma mémoire afro-caribéenne, pour construire une danse contemporaine engagée et nourrie par nos racines.

  

9) Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez en tant qu’artiste expatriée ?

Franchement, j’ai beaucoup moins de difficultés ici qu’en France. En Europe, il fallait souvent justifier ma couleur, je n’avais pas accès à certaines scènes ou subventions parce que je suis noire. Ici, à Abidjan, si le travail est sérieux et professionnel, il est reconnu. Je ne me sens pas considérée comme étrangère, mais comme quelqu’un qui revient sur sa terre.

Bien sûr, certaines contraintes administratives existent, par exemple au niveau des droits réservés aux Ivoiriens, mais c’est normal et juste. Sur le plan artistique, je bénéficie de tout ce dont j’ai besoin pour créer et collaborer.

  

10) Quels sont vos projets futurs à Abidjan ou ailleurs ?

J’ai beaucoup de projets et de rêves. Je souhaite créer un lieu de mémoire dans mon village, à Kanga-Nianzé, continuer à travailler pour ce village et d’autres villages, et collaborer avec le ministère du tourisme pour restaurer les lieux de mémoire, installer des monuments et développer des circuits de visite.

Artistiquement, j’ai un nouveau spectacle autour de l’esclavage, du nom de "Kanga Nianzé" comme le nom du village qui m'a adopté ici et que le chef m'a donné un nom "Tchabehou" qui signifie "Qui aurait cru, qui aurait su’  je voudrais promouvoir et diffuser ce spectacle

À l’international, je travaille sur des projets à Berlin, en France, et dans plusieurs pays africains. Mon objectif est aussi de tisser des liens avec la communauté africaine, partager mon travail et apprendre d’eux.

 

11) Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes Haïtiens ou Africains ?

Je souhaite leur transmettre l’éveil de conscience. Il faut être attentif à tout ce qui est géopolitique, car la politique nous impacte tous, même en tant qu’artistes. Les crises, les restrictions, les guerres, ou la pandémie affectent directement notre métier.

Je leur dis : engagez-vous, soyez conscients de vos actes, valorisez votre culture et vos traditions, ne cherchez pas à imiter les autres, mais recherchez vos racines et rétablissez les injustices historiques. Haïti a été marqué par l’esclavage et les blessures persistent, tout comme en Afrique.

Enfin, il faut apprendre à vivre dans l’amour et la paix, respecter toutes les races et nations, et chercher à protéger la liberté et la dignité de chacun.

 

 

 

Crédit: Peterson HERCULE

Côte d’Ivoire, Janvier 2026

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