Réflexion sur un mal silencieux qui freine Haïti
Il faut avoir le courage de le dire.
Haïti ne souffre pas uniquement d’instabilité politique, de crise économique ou d’insécurité chronique. Elle souffre aussi d’un mal plus subtil, plus profond, plus insidieux : la dévalorisation systématique du mérite.
Dans notre espace public, l’excellence dérange.
La compétence inquiète.
La clarté intellectuelle suscite la rivalité.
Au lieu d’ouvrir la voie à ceux qui savent, on cherche à les freiner. Au lieu de reconnaître le mérite, on le soupçonne. Au lieu d’intégrer l’intelligence au service du collectif, on la combat comme une menace personnelle.
Cette posture n’est pas anodine. Elle est destructrice.
Une société qui refuse de reconnaître le savoir s’auto-condamne à la stagnation.
Le poids de l’histoire
Nous devons également interroger notre héritage.
La société coloniale était structurée en castes rigides, en hiérarchies fermées, en luttes permanentes pour l’accès à un statut. Cette logique de compétition verticale ne pas laisser l’autre passer semble avoir survécu aux siècles.
On ne cherche plus à avancer ensemble.
On cherche à empêcher l’autre d’avancer.
Ce réflexe collectif, devenu presque naturel, nourrit la méfiance, la rivalité et la fragmentation.
Le triomphe du bruit sur la compétence
Un autre symptôme est visible : le bruit occupe l’espace, le savoir se retire.
Le plus bruyant devient audible.
Le plus compétent devient invisible.
Une anecdote légère déclenche des débats passionnés.
Une réflexion structurée sur la gouvernance suscite l’indifférence.
Le divertissement occupe trois fois plus d’espace que l’analyse.
L’ambiance remplace la vision.
Le spectacle supplante la structure.
Le proverbe le dit : le tonneau vide fait du bruit, le tonneau plein reste silencieux.
Mais lorsqu’une société applaudit le bruit et ignore la profondeur, elle s’installe dans la superficialité permanente.
Une incapacité à reconnaître le mérite
Le problème n’est pas l’ignorance.
Le problème est le refus de reconnaître celui qui sait.
Dans toute société, certains maîtrisent des domaines spécifiques. C’est normal. C’est nécessaire. C’est même vital pour le progrès collectif.
Mais lorsqu’on combat systématiquement ceux qui peuvent éclairer, lorsqu’on soupçonne toute compétence, lorsqu’on marginalise le savoir, on installe un climat de sabotage interne.
Comment construire un pays si le mérite est perçu comme une menace ?
Comment avancer si la compétence doit s’excuser d’exister ?
Le danger pour la nation
Haïti regorge de femmes et d’hommes compétents, formés, capables d’apporter des solutions. Pourtant, trop souvent, ce ne sont pas eux qui occupent l’espace décisionnel ou symbolique.
Le pays se retrouve alors dirigé par le volume, non par la vision.
Par l’agitation, non par la méthode.
Par l’émotion, non par la compétence.
Une nation qui marginalise son intelligence collective s’affaiblit.
Elle ne progresse pas.
Elle s’atrophie.
Le réveil nécessaire
Il est temps d’opérer un réveil culturel.
Reconnaître le mérite n’est pas une humiliation.
C’est un investissement dans l’avenir collectif.
Laisser passer celui qui sait, ce n’est pas se diminuer.
C’est permettre à la société de bénéficier d’une expertise.
Sans cette transformation des mentalités, aucune réforme institutionnelle, aucune élection, aucune alternance ne suffira.
Le développement exige la collaboration.
La collaboration exige la reconnaissance des compétences.
Et la reconnaissance exige maturité collective.
Tant que nous combattrons notre propre savoir, nous combattrons notre propre avenir.
26 février 2026
Nyrvah Florens Bruno
Analyste politique
Citoyenne engagée pour la refondation institutionnelle d’Haïti

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