Radio Internationale d'Haïti EN DIRECT!

samedi 7 février 2026

Haïti/Histoire: Les fameux « 7 février » d’avant 1986



Le président provisoire Franck Sylvain, installé le 7 février 1957


Date véritablement unique du calendrier haïtien, bien avant l’année 1986, le 7 février a vu l’installation d’autres chefs d’État, mais aussi la naissance d’illustres personnalités de notre histoire.

Depuis la chute de la dictature des Duvalier en 1986, le 7 février est devenu une date charnière de notre histoire. Cette journée symbolise à la fois l’espoir démocratique et les tourments d’une république en quête de stabilité. Le 7 février 1986 marque le départ pour l’exil de Jean-Claude Duvalier, chassé par la révolte populaire après près de trente ans de règne des Duvalier. Le pouvoir passe alors à un Conseil national de gouvernement dominé par des militaires.

Cette date reviendra ponctuer l’histoire du pays avec une régularité troublante. En 1988, Leslie Manigat prête serment comme président après des élections contestées, organisées par le CNG, plus de deux mois après le massacre sanglant du 29 novembre 1987. En 1991, Ertha Pascal-Trouillot, première et seule femme présidente d’Haïti, transmet le pouvoir à Jean-Bertrand Aristide, premier président démocratiquement élu du pays. Cinq ans plus tard, le 7 février 1996, Aristide cède l’écharpe présidentielle à René Préval, marquant la première passation pacifique entre deux présidents élus. En 2001, Préval remet le pouvoir à Aristide pour un second mandat controversé. En 2017, Jocelerme Privert transmet la présidence à Jovenel Moïse après plus d’un an de crise électorale. Un seul départ sans passation : celui de Michel Martelly en 2016, contraint de quitter le pouvoir sans successeur élu, plongeant le pays dans un vide constitutionnel.

Karl Marx écrivait que l’histoire se répète, « la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». En Haïti, elle semble bégayer inlassablement.


1914 : l’ascension d’Oreste Zamor

Début février 1914, les routes du Plateau Central résonnent du fracas des bottes. Emmanuel Oreste Zamor descend vers la capitale à la tête de ses « zandolites », ces paysans mercenaires rivaux des fameux Cacos. Le 2 février, aux Gonaïves, ses troupes barrent la route à Davilmar Théodore. Le combat tourne à l’avantage de Zamor. Théodore bat en retraite vers le Nord, tandis que son rival prend la direction de Port-au-Prince.

Le 7 février au matin, Zamor fait son entrée dans la capitale. L’homme a 53 ans. Il vient d’une famille militaire prestigieuse du Plateau Central, fils du général Dugué Zamor, qui compte parmi ses ancêtres les fameux frères Charles et Adrien Zamor, parents du général Moïse, neveu de Toussaint Louverture. Par son mariage avec Véronique Péralte, Emmanuel est devenu le beau-frère de Charlemagne Péralte.

Le lendemain, 8 février, l’Assemblée nationale se réunit. Par 93 voix sur 105, elle l’élit président pour sept ans.

Militaire de carrière depuis 1888, Zamor a servi comme ministre de la guerre sous Cincinnatus Leconte. Sa nomination intervient dans un contexte explosif. Le pays affronte trois crises majeures : les Cacos qui sèment le chaos, les caisses vides de l’État et la pression américaine exigeant un contrôle des finances publiques. Son prédécesseur, Michel Oreste, avait coupé les vivres aux Cacos. Erreur fatale. Ces derniers s’étaient ralliés à Davilmar Théodore et avaient contraint Michel Oreste à l’exil le 27 janvier.

Oreste Zamor hérite de cette guerre. Théodore refuse de déposer les armes et trouve un allié puissant en Rosalvo Bobo. La rébellion enfle dans le Nord. La Banque nationale fermant le robinet du crédit, le nouveau président ne peut même pas payer ses troupes. Washington multiplie les pressions. Le secrétaire d’État Osborne débarque en Haïti. Un nouvel ambassadeur américain, Bailly-Blanchard, s’installe. Le 10 décembre, les États-Unis présentent à nouveau un projet de convention pour contrôler les douanes. Projet rejeté.

Pour mater la rébellion, Zamor prend la tête de ses hommes. Mauvais calcul. À Ennery, Théodore l’écrase. Cette défaite signe sa fin. Il abandonne ses troupes, s’embarque depuis le port des Gonaïves sur un navire marchand et fuit vers l’exil, sans même remettre les pieds dans la capitale. Huit mois et dix-neuf jours après son investiture, tout est fini. Dès que la nouvelle parvient à Port-au-Prince, ses ministres désertent leurs postes et courent se réfugier dans les légations étrangères.

Le destin de Zamor bascule dans la tragédie. En 1915, sous la présidence de Vilbrun Guillaume Sam, il revient au pays sans passeport. Arrêté immédiatement, il est jeté au Pénitencier national. Le 27 juillet 1915, la capitale explose. Les partisans du Dr Bobo attaquent le Palais national. Le commandant Charles Oscar Étienne entend les tirs. Il ordonne le massacre des prisonniers politiques. Le cauchemar commence à coups de fusil et s’achève à la machette. Plus de 167 détenus sont exécutés dans leurs cellules. Parmi eux, l’ancien président Oreste Zamor. Il avait 54 ans.


1957 : les cinquante-deux jours de Franck Sylvain

Le 7 février 1957, quarante-trois ans après l’entrée triomphale de Zamor, l’Assemblée nationale élit Franck Sylvain président provisoire. Après cinq jours d’attente angoissée et de discussions sur le choix — ou non — du plus ancien juge de la Cour de cassation comme nouveau chef d’État, le corps législatif s’est enfin décidé.

Le contexte politique est explosif. Depuis le départ de Magloire le 12 décembre 1956, le pays vit sa plus longue période sans président depuis la chute de Boyer : près de dix mois. Joseph Nemours Pierre-Louis, président de la Cour de cassation, était devenu président provisoire conformément à la Constitution de 1950. Mais, soupçonné de proximité avec Magloire, il avait subi cinquante-cinq jours de pression avant de démissionner le 4 février.

La rue détient le vrai pouvoir : le "rouleau compresseur" de Fignolé à Port-au-Prince. Les candidats à la présidence sont nombreux : Déjoie, Duvalier, Fignolé, Jumelle et bien d’autres. Sur une liste de trois personnalités proposées par les candidats et les partis, l’Assemblée nationale choisit Sylvain. Le général Léon Cantave, chef d’état-major, entérine la décision.

Né le 3 août 1909 à Grand-Goâve, Franck Sylvain est avocat. Catholique fervent et anticommuniste militant, il avait fondé en 1934 le journal La Croisade. Sous Magloire, il était devenu juge d’instruction au tribunal civil de Port-au-Prince et s’était taillé une réputation solide. Mais la publication d’un avis légal fixant la fin du mandat de Magloire lui avait coûté son poste. Il avait alors créé, dans la clandestinité, le Rassemblement du peuple haïtien.

À 46 ans, Sylvain prend les rênes d’un pays au bord du gouffre. Son mandat ne durera que cinquante-deux jours. Les « kouri » se multiplient. Les affrontements entre candidats tournent parfois à la violence. Quelques bombes artisanales explosent. La découverte d’un dépôt d’explosifs à Martissant provoque la mort de deux officiers. L’enquête pointe vers des partisans de François Duvalier. On établit la complicité de Sylvain. Naïveté ou complicité réelle ? Le président est mis en résidence surveillée. Il doit démissionner le 2 avril 1957.

Les candidats créent alors un Conseil exécutif de gouvernement, sorte de CPT avant l’heure. Treize ministres croient pouvoir assumer collectivement le pouvoir exécutif sans président. C’est le fiasco. Quelques semaines plus tard, Duvalier retire ses ministres, rendant ce « Collégial » caduc. Mais avant de tomber, le Conseil laisse un piège : la révocation du général Cantave, remplacé par le colonel Pierre Armand. Les hésitations d’Armand débouchent sur un affrontement armé. Le 25 mai, le bombardement des casernes Dessalines crée la panique. Une médiation du clergé catholique obtient une trêve et la démission des deux chefs militaires.

Un compromis politique émerge : Fignolé accepte la présidence provisoire. La solution ne tient que dix-neuf jours. Fignolé est embarqué de force. Le général Kébreau forme alors une junte militaire, prend le pouvoir et rétablit l’ordre par la force. Le 22 septembre 1957, François Duvalier remporte les élections. Franck Sylvain écrira ses mémoires, publiées sous le titre « Les 56 jours de Franck Sylvain ». Il mourra le 3 janvier 1987.


Illustres naissances

Le 7 février, déjà date la plus politique du calendrier haïtien, a vu naître trois personnalités qui ont marqué la vie publique de leur époque.


Le 7 février 1826 naît Sylvain Salnave. Ce général mulâtre, très populaire, accédera à la présidence de 1867 à 1869 après avoir renversé Fabre Geffrard. Sa présidence sera marquée par une longue et brutale guerre civile. Capturé alors qu’il tente de se réfugier dans la république voisine avec ses partisans, il sera exécuté le 15 janvier 1870.


Le 7 février 1907 naît aux Cayes Anthony Lespès, écrivain, poète et homme politique. Agronome de formation, il cofondera le Parti socialiste populaire en 1946. Collaborateur de « La Revue indigène », il publiera notamment « Les Semences de la colère ». Réfugié en Jamaïque sous Duvalier, il mourra le 26 décembre 1978.


Le 7 février 1946 naît à Cavaillon le père Gérard Jean-Juste. Ce prêtre catholique militant dirigera le Centre des réfugiés haïtiens de Miami, puis la paroisse Sainte-Claire à Port-au-Prince. Il mourra le 27 mai 2009.


Le 7 février reste gravé dans la mémoire collective comme une date charnière, marquée du sceau de l’instabilité. Un siècle sépare l’arrivée au pouvoir d’Oreste Zamor de celle de Jovenel Moïse. Entre ces deux dates, le même scénario : l’espoir, la tourmente, l’échec.



Crédit: Claudel Victor

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Haïti/Histoire: Les fameux « 7 février » d’avant 1986

Le président provisoire Franck Sylvain, installé le 7 février 1957 Date véritablement unique du calendrier haïtien, bien avant l’année 1986,...