Radio Internationale d'Haïti EN DIRECT!

samedi 24 janvier 2026

Haïti/USA: Pour la première fois depuis la fin de l'occupation de 1934, les Etats-Unis ont perdu la bataille de l'opinion publique en Haïti


Pour la première fois depuis la fin de l'occupation de 1934, les Etats-Unis ont perdu la bataille de l'opinion publique en Haïti

𝑃𝑎𝑟 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠𝑒́𝑢𝑠


« Le Blanc a parlé. » Point. Longtemps, cette formule a fonctionné comme un couperet dans l’espace politique haïtien. Elle condensait un rapport de force hérité de l’occupation américaine de 1915-1934, période au cours de laquelle la souveraineté haïtienne fut formellement suspendue et où la décision ultime se prenait ailleurs. Cette domination ne s’est jamais exercée sans résistance. 

Dès les premières années de l’occupation, des formes multiples de contestation ont émergé, insurrections armées, résistance paysanne, mobilisation d’intellectuels, dénonciation dans la presse nationale. Des figures comme Charlemagne Péralte et Benoît Batraville ont incarné une opposition frontale, tandis que juristes, écrivains et journalistes ont livré une bataille politique et morale contre la dépossession en cours. Ces résistances n’ont pas, à elles seules, mis fin à l’occupation, mais elles ont inscrit dans la mémoire collective l’idée que la souveraineté ne s’était jamais rendue.

Le retrait des Marines en 1934 a mis fin à la domination militaire directe, sans pour autant clore le cycle de la dépendance politique et symbolique. L’autorité américaine a cessé d’être exercée par les armes pour se déployer sous des formes plus diffuses, diplomatiques, économiques et narratives. Depuis lors, l’asymétrie n’a plus reposé sur l’occupation, mais sur la capacité de Washington à fixer les limites du dicible, du faisable et du légitime dans la vie politique haïtienne, même pendant les Duvalier.

Après 1934, la souveraineté haïtienne s’est exercée dans un cadre étroit, constamment traversé par des arbitrages extérieurs, des interventions indirectes et une présence continue de la « communauté internationale » comme instance de validation ultime. Cette tutelle informelle s’est installée durablement, non par la seule contrainte, mais par un mécanisme d’acceptation, nourri par l’idée qu’un compromis tacite liait dépendance politique et opportunité individuelle.

Pendant des décennies, ce compromis a reposé sur une contrepartie déterminante, rarement formulée mais largement intériorisée, l’horizon migratoire américain. La possibilité de partir, d’obtenir un visa, de se projeter vers l’Eldorado nord-américain a longtemps constitué une soupape psychologique. Elle rendait supportable l’asymétrie politique, tolérable l’ingérence diplomatique et acceptable le langage de la tutelle. Tant que cette échappatoire existait, la contestation collective demeurait fragmentée, souvent individuelle, rarement structurée comme rapport de force.

Ce ressort s’est brisé avec la fermeture progressive, puis quasi totale, de l’accès migratoire aux États-Unis pour les Haïtiens. Les politiques migratoires américaines, durcies notamment sous l’administration Trump et prolongées dans leurs effets, ont mis fin à cet horizon. Le visa est devenu inaccessible, l’exil une impasse, le rêve américain une fiction épuisée. Ce qui disparaît alors, c’est une possibilité de départ qui soutenait la rationalité psychologique de la patience sociale et du consentement silencieux.

C’est dans ce contexte de rupture symbolique et psychologique que survient l’épisode politique actuel. Face aux pressions explicites de certains partenaires internationaux, notamment américains, pour empêcher le limogeage du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, le groupe majoritaire du Conseil présidentiel de transition (CPT) maintient sa position et revendique la conduite intégrale de la procédure. Ce refus de céder constitue un point de cristallisation inédit, non par son contenu institutionnel seul, mais par la réaction qu’il suscite dans l’espace public.

Privée de toute contrepartie symbolique et confrontée à une pression extérieure désormais visible, l’opinion publique haïtienne change de posture. Elle cesse d’être spectatrice résignée pour devenir actrice du rapport de force. 𝐋’𝐚𝐝𝐡𝐞𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐚 𝐥𝐚 𝐩𝐫𝐢𝐬𝐞 𝐝𝐞 𝐩𝐨𝐬𝐢𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐮 𝐠𝐫𝐨𝐮𝐩𝐞 𝐦𝐚𝐣𝐨𝐫𝐢𝐭𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐮 𝐂𝐏𝐓 𝐬’𝐢𝐧𝐬𝐜𝐫𝐢𝐭 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐜𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐫𝐮𝐩𝐭𝐮𝐫𝐞. 𝐄𝐥𝐥𝐞 𝐫𝐞𝐩𝐨𝐬𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐮𝐧𝐞 𝐥𝐞𝐜𝐭𝐮𝐫𝐞 𝐩𝐨𝐥𝐢𝐭𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐭𝐚𝐠𝐞𝐞, 𝐟𝐨𝐧𝐝𝐞𝐞 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐚 𝐩𝐞𝐫𝐜𝐞𝐩𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝’𝐮𝐧 𝐚𝐜𝐭𝐞 𝐜𝐨𝐧𝐟𝐨𝐫𝐦𝐞 𝐚𝐮 𝐝𝐫𝐨𝐢𝐭, 𝐚 𝐥𝐚 𝐥𝐨𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐢𝐧𝐬𝐭𝐢𝐭𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧𝐧𝐞𝐥𝐥𝐞 𝐞𝐭 𝐚 𝐮𝐧𝐞 𝐞𝐱𝐢𝐠𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐦𝐢𝐧𝐢𝐦𝐚𝐥𝐞 𝐝𝐞 𝐬𝐨𝐮𝐯𝐞𝐫𝐚𝐢𝐧𝐞𝐭𝐞. Dans l’espace public, le CPT est moins jugé sur son efficacité immédiate que sur sa capacité à ne pas céder à l’injonction extérieure.

Dans ce nouveau cadre, 𝐥𝐞𝐬 𝐢𝐧𝐯𝐞𝐜𝐭𝐢𝐯𝐞𝐬, 𝐢𝐧𝐬𝐮𝐥𝐭𝐞𝐬 𝐚 𝐩𝐞𝐢𝐧𝐞 𝐯𝐨𝐢𝐥𝐞𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐦𝐞𝐧𝐚𝐜𝐞𝐬 𝐝𝐢𝐫𝐞𝐜𝐭𝐞𝐬 𝐞𝐦𝐚𝐧𝐚𝐧𝐭 𝐝𝐞 𝐜𝐞𝐫𝐭𝐚𝐢𝐧𝐞𝐬 𝐚𝐮𝐭𝐨𝐫𝐢𝐭é𝐬 𝐚𝐦𝐞𝐫𝐢𝐜𝐚𝐢𝐧𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐢𝐬𝐞𝐧𝐭 𝐮𝐧 𝐞𝐟𝐟𝐞𝐭 𝐜𝐨𝐧𝐭𝐫𝐞-𝐩𝐫𝐨𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐟. 𝐄𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐧𝐞 𝐟𝐫𝐚𝐠𝐢𝐥𝐢𝐬𝐞𝐧𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐥’𝐢𝐧𝐬𝐭𝐢𝐭𝐮𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐜𝐢𝐛𝐥𝐞́𝐞. 𝐄𝐥𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐧𝐟𝐨𝐫𝐜𝐞𝐧𝐭 𝐥’𝐚𝐝𝐡𝐞́𝐬𝐢𝐨𝐧 𝐩𝐨𝐩𝐮𝐥𝐚𝐢𝐫𝐞 𝐚𝐮𝐭𝐨𝐮𝐫 𝐝’𝐞𝐥𝐥𝐞. Le registre diplomatique, lorsqu’il bascule dans l’intimidation, perd toute efficacité symbolique et réactive une mémoire historique où la contrainte extérieure n’a jamais été acceptée comme légitime.

Ce rejet s’étend aux relais internes de cette parole étrangère. Ce phénomène, désormais désigné comme l’« effet Conzé », renvoie à une figure ancienne de la vie politique haïtienne, celle de l’intermédiaire local qui parle au nom du Blanc, anticipe ses attentes et traduit ses injonctions dans l’espace national. Dans le contexte actuel, ces acteurs ne jouent plus un rôle de médiation crédible. Ils cristallisent la défiance et concentrent la critique, en apparaissant comme les survivances d’un ordre politique discrédité.

La bataille qui se joue n’est donc plus institutionnelle au sens strict. Elle est narrative et symbolique. Les États-Unis conservent des leviers économiques, diplomatiques et sécuritaires, mais ils ne contrôlent plus le récit collectif. Face à une société politiquement désabusée, informée et privée d’illusions migratoires, leur parole cesse de produire l’effet d’autorité qui l’accompagnait autrefois.

La fermeté du CPT s’inscrit pleinement dans cette séquence historique. Elle bénéficie d’un appui populaire dont l’ampleur peut varier, mais dont la signification politique est nette. Pour la première fois depuis la fin de l’occupation de 1934, et malgré une tradition ancienne de résistance jamais éteinte, les États-Unis se trouvent confrontés à une société haïtienne capable de transformer sa contestation en rapport de force symbolique effectif. La bataille de l’opinion publique, longtemps marginale, est devenue déterminante. Et sur ce terrain précis, l’Amérique vient d’essuyer en Haïti un revers qu’elle n’avait ni anticipé ni pleinement mesuré.



Crédit: 𝐽𝑒𝑎𝑛 𝑉𝑒𝑛𝑒𝑙 𝐶𝑎𝑠𝑠é𝑢𝑠

24 janvier 2026



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Haïti/Crise : Le Cercle Vicieux de l'Instabilité et l'Impuissance Politique

Haïti traverse une crise multidimensionnelle sans précédent. Alors que le pays célèbre plus de deux siècles d'indépendance, il demeure p...