Le 5 janvier 2026, Haïti a perdu l’une de ses figures les plus singulières et les plus respectées : Jean Coulanges, anthropologue, professeur et chanteur. Sa disparition a provoqué une onde de choc dans le monde académique, artistique et culturel. Coulanges n’était pas seulement un intellectuel, ni seulement un artiste : il était un passeur de mémoire, un homme qui a su unir la rigueur scientifique et la ferveur populaire. Son parcours, marqué par l’exil, l’enseignement, la recherche et la scène, raconte à lui seul une partie de l’histoire contemporaine d’Haïti.
Les premières années : un esprit en éveil
Jean Coulanges naît dans une Haïti traversée par des tensions politiques et sociales. Très tôt, il s’intéresse aux pratiques populaires, aux chants et aux traditions qui rythment la vie des communautés. Mais son engagement ne se limite pas à l’observation : dans les années 1960, il participe aux mouvements anti-duvaliéristes, refusant la dictature et ses dérives autoritaires. Cet engagement lui vaut l’exil en 1969, lorsqu’il quitte Haïti pour le Canada.
Cet exil, loin d’être une rupture, devient une étape fondatrice. À Montréal, il poursuit ses études en anthropologie et commence à enseigner. Pendant près de dix ans, il se forge une solide réputation académique, tout en gardant un lien viscéral avec son pays natal. L’exil nourrit sa réflexion : comment préserver une culture menacée par la répression et l’uniformisation ? Comment faire entendre la voix des traditions populaires dans un monde globalisé ?
L’anthropologue des traditions populaires
De retour en Haïti, Coulanges s’impose comme professeur associé à l’Université d’État d’Haïti (UEH). Ses recherches portent sur les pratiques culturelles populaires : le rara, les chants rituels, les musiques de rue, les expressions collectives qui font vibrer la mémoire haïtienne.Pour lui, l’anthropologie n’était pas une discipline distante, mais une science vivante. Il refusait de séparer la recherche du vécu, l’analyse de l’expérience. Ses enquêtes de terrain étaient autant des immersions que des études, et il considérait les communautés comme des partenaires, non comme des objets d’étude.
Ses travaux ont contribué à la préservation du patrimoine immatériel haïtien, à un moment où la mondialisation menaçait d’effacer les spécificités locales. En étudiant le rara, il montrait que cette musique n’était pas seulement festive, mais qu’elle portait une mémoire historique, une résistance culturelle, une identité collective.
L’homme de l’UNESCO
Son expertise le conduit à occuper des fonctions importantes : il devient Secrétaire permanent de la Commission Nationale Haïtienne de Coopération avec l’UNESCO. Dans ce rôle, il défend la culture haïtienne sur la scène internationale, plaidant pour la reconnaissance et la protection des traditions populaires.
À travers l’UNESCO, Coulanges a renforcé les liens entre Haïti et le monde, rappelant que la culture n’est pas un luxe mais une nécessité, un socle pour l’éducation et le développement. Son action a permis de donner une visibilité internationale aux pratiques haïtiennes, souvent marginalisées ou méconnues.
Le chanteur : la voix de la mémoire
Mais Jean Coulanges n’était pas seulement un chercheur. Il était aussi un chanteur, un artiste qui portait sur scène les traditions qu’il étudiait. Ses concerts étaient des prolongements de ses recherches, des moments où la science se faisait art, où l’analyse devenait émotion.Sa voix, grave et habitée, interprétait les chants populaires haïtiens avec respect et ferveur. Il ne cherchait pas à les moderniser ou à les transformer, mais à les transmettre tels qu’ils étaient, comme des fragments de mémoire vivante. Pour lui, chanter était une manière de sauvegarder la culture, de la rendre audible au-delà des frontières.
Cette double posture – chercheur et chanteur – faisait de lui une figure unique. Peu d’intellectuels osent monter sur scène, et peu d’artistes revendiquent une démarche scientifique. Coulanges réunissait les deux, incarnant une Haïti savante et populaire, rigoureuse et festive.
L’exil et le retour : une trajectoire marquée par l’histoire
L’exil canadien puis le retour en Haïti illustrent la trajectoire d’un homme profondément lié à son pays. Loin de l’avoir coupé de ses racines, l’exil lui a donné une perspective nouvelle. Il a compris que la culture haïtienne devait être défendue non seulement à l’intérieur du pays, mais aussi à l’extérieur, face aux menaces de l’oubli et de l’uniformisation.
Son retour en Haïti fut un acte de fidélité. Fidélité à sa terre, à ses traditions, à ses étudiants. Il aurait pu rester au Canada, poursuivre une carrière académique confortable. Mais il choisit de revenir, de s’engager, de transmettre. Ce choix témoigne de son attachement à Haïti, malgré les difficultés politiques et sociales.
Héritage et reconnaissance
La mort de Jean Coulanges a suscité une profonde émotion en Haïti et dans la diaspora. Les hommages se sont multipliés, saluant un intellectuel engagé, un artiste habité, un passeur de mémoire. L’UNESCO a rappelé son rôle essentiel dans la défense de la culture haïtienne. Ses collègues universitaires ont souligné la rigueur de ses recherches et la générosité de son enseignement. Ses proches ont évoqué un homme passionné, exigeant, mais profondément humain.
Son héritage est double : scientifique et artistique. Il laisse des travaux qui continueront d’inspirer les chercheurs, et des enregistrements qui feront vibrer les amateurs de musique. Mais surtout, il laisse une méthode : ne jamais séparer la science de la vie, ni l’art de la mémoire.
Encadré chronologique : les grandes étapes de la vie de Jean Coulanges
- Années 1960 : Engagement dans les mouvements anti-duvaliéristes.
- 1969 : Exil au Canada, poursuite des études en anthropologie.
- 1970-1980 : Enseignement au Canada, premières recherches sur les traditions haïtiennes.
- Retour en Haïti : Professeur associé à l’UEH, travaux sur le rara et les chants populaires.
- Années 1990-2000 : Secrétaire permanent de la Commission Nationale Haïtienne de Coopération avec l’UNESCO.
- Carrière artistique : Concerts et enregistrements de chants populaires haïtiens.
- 5 janvier 2026 : Décès à Port-au-Prince.
Jean Coulanges était plus qu’un intellectuel, plus qu’un chanteur. Il était un pont entre deux mondes : celui de la science et celui de l’art, celui de la mémoire et celui de la modernité. Sa vie raconte l’histoire d’un homme qui a refusé la dictature, qui a choisi l’exil, qui est revenu par fidélité, et qui a consacré son existence à la sauvegarde de la culture haïtienne.
Sa voix s’est tue, mais son œuvre continue de résonner. Dans les amphithéâtres, dans les archives, sur les scènes, dans les rues où l’on chante encore le rara, Jean Coulanges demeure présent. Il nous rappelle que la culture est une force, une mémoire, une identité. Et que chanter, étudier, transmettre, c’est résister.
Nous présentons toutes nos sympathies à sa famille, ses amis, ses fans et spécialement son frère, le Virtuose de la guitare, Professeur Amos Coulanges et sa femme, la chanteuse Kecita Madaleno Clénard...
Que la terre lui soit légère 🙏
Crédit: Andy Limontas
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